— Comment ça, ton appartement ne peut pas être partagé ? Après le mariage, je comptais bien avoir ma part… — lança mon mari avec irritation en parlant du logement que j’avais acquis avant notre union.
Pour Sophie, la convocation du tribunal annonçant la procédure de divorce n’avait rien d’inattendu. L’année écoulée aux côtés de Julien avait ressemblé à une lente extinction, douloureuse et silencieuse. Ses heures supplémentaires à répétition, sa froideur nouvelle, son regard devenu lointain — tout cela ne laissait guère place au doute. Un mois plus tôt, il était simplement rentré, avait rassemblé ses affaires et déclaré qu’il avait « rencontré quelqu’un d’autre » et que « ce serait plus correct ainsi ». Plus correct… Un mot étrange pour qualifier une trahison.
Elle ne l’avait pas retenu. La souffrance était sourde, persistante, comme une vieille blessure qui se rappelle à vous par temps humide. Pourtant, mêlée à cette peine, une forme de soulagement s’était installée. Elle n’aurait plus à feindre que tout allait bien, ni à arracher des conversations devenues impossibles, ni à se demander sans cesse ce qu’elle avait fait de travers. C’était terminé.
Sophie vivait dans son propre appartement — un deux-pièces spacieux et baigné de lumière qu’elle avait hérité de ses parents bien avant de connaître Julien. Cet endroit avait toujours été son refuge, sa forteresse intime. Après le départ de son mari, il redevenait peu à peu pleinement sien. Elle s’était mise à accomplir tout ce qu’elle avait repoussé pendant des années : refaire la chambre avec un nouveau papier peint, acheter ce fauteuil dont elle rêvait depuis si longtemps. Elle reconstruisait sa vie, pièce après pièce.
Une semaine après avoir reçu les documents officiels, Julien l’avait appelée. Son ton était sec, presque administratif.

— Bonjour, Sophie. Il faut qu’on se voie pour régler les détails du partage. Sans avocats, inutile de dépenser de l’argent pour rien.
Elle avait accepté. Une part d’elle voulait croire qu’ils sauraient se séparer dignement.
Ils s’étaient retrouvés dans un café. Julien était arrivé avec une chemise cartonnée, comme s’il se présentait à une réunion d’affaires.
— Bien, commençons, dit-il en ouvrant son dossier. À propos des biens communs. La voiture — je la garde, puisque c’est moi qui l’utilise. Le garage — il est à toi, on peut l’estimer et déduire la somme de ma part. La maison de campagne…
Il parlait de leurs dix années de mariage comme d’un inventaire de liquidation après une faillite. Sophie sentit son cœur se serrer, mais elle resta droite.
— Et bien sûr, l’appartement, ajouta-t-il en arrivant au point central.
— Quoi, l’appartement ? demanda-t-elle calmement.
— On le divise conformément à la loi.
— Julien, cet appartement m’appartenait avant notre mariage. Il ne fait pas partie des biens communs. Juridiquement, il n’est pas partageable.
Il leva les yeux vers elle. Aucun embarras dans son regard, aucune gêne — seulement une obstination froide.
— Comment ça, il n’est pas partageable ? protesta-t-il avec une indignation sincère. Après notre mariage, je comptais sur une part !
Sophie le fixa, stupéfaite. Ainsi, il avait déjà fait ses calculs dès le jour de leurs noces.
— Et quelle part pensais-tu recevoir, Julien ? demanda-t-elle avec un calme maîtrisé.
— La moitié, évidemment ! s’emporta-t-il. J’ai vécu dix ans dans cet appartement ! J’ai payé les charges ! C’est moi qui changeais les ampoules, qui réparais les robinets ! J’y ai investi mon temps, mon énergie ! Tu crois que ça ne vaut rien ?
— Cela s’appelle simplement vivre en couple, répliqua-t-elle sèchement. De mon côté, je cuisinais, je lavais, je faisais le ménage. Devrais-je te présenter une facture pour services domestiques ?
— Ne détourne pas la question ! s’exclama-t-il en frappant la table du plat de la main. Ce n’est pas comparable ! J’étais l’homme du foyer, c’est moi qui contribuais au patrimoine principal ! Je pensais que, le jour où nous nous séparerions, nous agirions en adultes civilisés : vendre l’appartement et partager l’argent.
