Pleine d’élan, Chloé Schneider rentra chez elle en bâtissant mille projets pour les mois à venir.
De son côté, Nicolas Dupont se sentait presque auréolé de gloire. Il avait soutenu sa mère, aidé sa sœur, et, dans son esprit, protégé les biens familiaux contre toute revendication possible de son épouse. Patricia Legrand ne tarissait pas d’éloges à son égard : elle répétait qu’il avait agi avec clairvoyance et maturité.
— À présent, tout est à l’abri, affirma-t-elle avec satisfaction. Tu as pris la bonne décision, mon fils. Voilà une attitude d’homme responsable.
Il ne restait plus, pensait Nicolas, qu’à “écarter” Émilie Leclerc. Il était conscient qu’il ne pourrait pas indéfiniment différer l’inévitable : tôt ou tard, elle constaterait la disparition des fonds sur le compte commun. Mieux valait frapper le premier.
À la mi-octobre, il déposa donc une requête en divorce au tribunal, sans en souffler mot à sa femme. Il rassembla les pièces nécessaires, rédigea sa demande et la transmit discrètement au greffe. Officiellement, il invoqua l’incompatibilité de leurs caractères et l’impossibilité de poursuivre la vie commune. Une audience préliminaire fut fixée un mois plus tard.
Il disposait désormais de quelques semaines pour préparer Émilie à la rupture.
Le 20 octobre, en début de soirée, Nicolas franchit le seuil de l’appartement d’humeur légère. Il sifflotait même en retirant son manteau dans l’entrée.
Dans la cuisine, Émilie s’affairait devant les fourneaux. Leur fils, Jules Boyer, était assis à table, concentré sur un dessin.
— Maman, regarde ! J’ai dessiné un dragon ! annonça-t-il fièrement.
— Il est magnifique, répondit-elle avec un sourire en disposant les assiettes. Nicolas, tu viens dîner ?
— Dans une minute, lança-t-il avant de se diriger vers le salon.
Émilie pensa qu’il allait simplement se changer. Pourtant, moins d’une minute plus tard, il réapparut. Il resta planté dans l’embrasure de la porte, l’épaule appuyée contre le mur.
Un rictus étrange étirait ses lèvres — ce sourire artificiel que l’on arbore lorsqu’on s’apprête à produire un effet.
— Jules, va jouer dans ta chambre, ordonna-t-il.
— Mais je n’ai pas encore mangé ! protesta l’enfant.
— J’ai dit, dans ta chambre.
Le ton ne laissait aucune place à la discussion. Jules souffla d’agacement, prit son dessin et disparut.
Émilie sentit la méfiance l’envahir. Nicolas ne parlait ainsi que lorsqu’il avait quelque chose d’important — et rarement agréable — à annoncer.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en s’essuyant les mains.
Il marqua une pause théâtrale, savourant visiblement l’instant.
— J’ai engagé une procédure de divorce, déclara-t-il lentement. Et ce n’est pas tout.
Le mot resta suspendu dans l’air. Divorce ? Pourquoi ? Comment ?
— Je ne comprends pas, articula-t-elle, la voix posée mais tendue.
— Notre mariage est terminé, répondit-il avec un sourire satisfait. Et tu sais ce qu’il y a de plus ironique ? Il ne te reste rien.
Il éclata d’un rire sonore, comme s’il venait de raconter une plaisanterie brillante.
— L’appartement est désormais au nom de ma mère. J’ai retiré tout l’argent du compte commun et je l’ai donné à ma sœur pour son entreprise. Inutile d’espérer quoi que ce soit : tu n’as plus rien.
Émilie l’observa longuement. L’homme en face d’elle était-il sérieux ? Était-ce une provocation cruelle ? Mais son regard ne laissait aucune place au doute.
— Répète, s’il te plaît, dit-elle calmement. Je veux être certaine d’avoir bien entendu.
— Très volontiers ! L’appartement n’est plus à toi. L’argent non plus. Tout est réglé. Tu peux commencer à faire tes valises et chercher un logement. La procédure est lancée : bientôt, tu ne seras plus mon problème.
— Depuis quand prépares-tu cela ?
— Depuis un moment, admit-il d’un geste vague. C’est l’idée de ma mère. Elle dit toujours que le patrimoine doit rester en sécurité. Une épouse, c’est provisoire : aujourd’hui là, demain partie.
— Je vois, répondit-elle simplement.
Elle se détourna et gagna la chambre. Nicolas demeura à table, persuadé qu’il allait assister à une scène de larmes ou de colère. Pourtant, aucun cri ne retentit.
Dans la chambre, Émilie ouvrit l’armoire et en sortit un dossier épais. Elle en parcourut méthodiquement le contenu : acte de propriété, contrat d’achat, relevés bancaires. Chaque document était classé avec soin.
Puis elle revint dans la cuisine. Nicolas finissait sa soupe, l’air presque réjoui.
— Nicolas, dit-elle en posant les papiers devant lui, penses-tu réellement que tout cela soit aussi simple ?
— Tu en doutes ? ricana-t-il.
— L’appartement est enregistré à nos deux noms. Pour le transférer à ta mère, il aurait fallu mon accord écrit. Je ne l’ai jamais donné.
— Si, tu l’as fait. Tu as juste oublié, répondit-il avec désinvolture.
— Ma signature serait donc authentique ?
— Et alors ? Tout est déjà enregistré. Il est trop tard.
Elle inspira lentement pour garder son calme.
— Et les fonds retirés sans que je sois informée ?
— C’était un compte commun. J’avais le droit.
— Le droit d’utiliser l’argent pour la famille, oui. Pas de le détourner au profit de ta sœur.
— Prouve-le ! lança-t-il.
— Je le prouverai.
Elle prit son téléphone.
— Nicolas, falsifier une signature constitue une infraction pénale. Une expertise graphologique suffira à établir la vérité.
— Personne ne se donnera cette peine, balaya-t-il.
— Moi si. Nous en parlerons devant le juge. Nous verrons bien qui se retrouvera réellement sans rien.
Il posa sa cuillère. Pour la première fois, une ombre passa dans ses yeux.
— Tu me menaces ?
— Je t’explique simplement la suite des événements. Tu as saisi le tribunal pour divorcer, très bien. J’y participerai. Et j’intenterai parallèlement une action pour annuler la donation, demander le partage des biens et réclamer réparation pour les retraits effectués sans mon consentement.
— Tu rêves, grommela-t-il. Tout est déjà acté.
— Nous verrons, répondit-elle en haussant légèrement les épaules.
Elle quitta la pièce, le laissant seul face à son assiette soudain insipide.
Les deux semaines suivantes s’écoulèrent dans un silence tendu. Nicolas avait l’impression de vivre au bord d’un cratère prêt à exploser. Pourtant, aucune scène. Émilie ne pleurait pas, ne criait pas, ne se plaignait pas. Elle continuait à travailler, à préparer les repas de Jules, à l’accompagner le soir jusqu’à son lit.
Avec son mari, elle limitait les échanges à l’essentiel, uniquement au sujet de leur fils.
Cette indifférence maîtrisée le déstabilisait davantage que n’importe quelle crise.
Il tenta à plusieurs reprises d’engager la conversation.
— Émilie, on pourrait discuter calmement ?
— Nous discuterons devant le tribunal, répondit-elle sans lever les yeux de son livre.
— Tu dramatises peut-être la situation. Ce n’est pas si grave…
Elle referma doucement l’ouvrage, planta son regard dans le sien et déclara d’une voix parfaitement posée :
— Tu te trompes, Nicolas. C’est beaucoup plus grave que tu ne l’imagines, et tu vas bientôt comprendre pourquoi.
