« Il faut faire le transfert de l’appartement » dit Guillaume sans quitter l’écran des yeux, laissant Mélanie figée

Ce mépris odieux brise toute dignité restante.
Histoires

— Où es-tu ? demanda-t-il.

— En ville.

— Maman passera à dix-huit heures. Il faut qu’on discute.

Elle inspira doucement.

— Je suis au courant de votre tentative pour obtenir un duplicata de mes papiers, dit-elle d’un ton posé, presque neutre.

Un silence. Plus dense encore que celui de la veille.

— N’importe quoi.

— Didier Robin, à l’étude notariale de l’avenue Lénine. Il y a trois semaines. La demande a été refusée.

Le mutisme à l’autre bout du fil changea de nature : ce n’était plus de la surprise, mais un calcul rapide.

— C’est un malentendu, finit-il par répondre.

— Peut-être, admit Mélanie. En attendant, j’ai fait inscrire une opposition sur l’appartement. Aucune transaction possible. Par précaution. Pour éviter d’autres “malentendus”.

Elle mit fin à l’appel.

À dix-huit heures précises, Brigitte Rousseau arriva avec l’assurance de quelqu’un venu remettre de l’ordre. Elle s’installa dans son fauteuil habituel, sac posé sur les genoux. Mélanie prit place en face d’elle. Guillaume, comme la veille, demeura sur le canapé.

— Alors, commença sa belle-mère, tu as retrouvé ton calme ?

— Tout à fait.

Quelque chose, dans la voix de Mélanie, fit plisser les yeux de Brigitte Rousseau.

— Bien. Nous pouvons donc parler raisonnablement.

— C’est aussi mon intention.

Mélanie sortit une feuille de son sac — le document officiel attestant l’interdiction de toute opération sur le bien — et la déposa sur la table basse.

— Mais avant cela, j’aimerais comprendre la demande de duplicata effectuée il y a trois semaines.

Guillaume releva brusquement la tête. Brigitte Rousseau lut le papier. Pour la première fois depuis que Mélanie la connaissait, elle resta muette quelques secondes.

— Il s’agissait simplement de se renseigner, intervint Guillaume.

— En sollicitant une copie de mon certificat d’héritage, sans procuration et sans m’en parler ? précisa Mélanie.

— Tu insinues quoi exactement ? lança Brigitte Rousseau. La fermeté était revenue, mais teintée d’une prudence nouvelle.

— Je n’insinue rien. Je vous informe. L’appartement est protégé. J’ai consulté un avocat. Un bien reçu par héritage n’entre pas dans le partage en cas de divorce. Et je connais désormais ces règles.

Le mot tomba lourdement dans la pièce.

Guillaume se leva.

— Personne ne parle de divorce.

— Moi non plus, répondit-elle calmement. Je parle simplement de droits. Les miens. C’est légitime, non ? Dans une famille.

Elle prononça les deux derniers mots sans ironie, comme pour les restituer à leur sens premier.

Brigitte Rousseau se redressa, lissa sa veste, attrapa son sac.

— Nous reprendrons cette conversation une autre fois, déclara-t-elle sèchement.

— Comme vous voudrez.

La porte d’entrée claqua. Guillaume resta un instant immobile, observant sa femme avec une expression indéchiffrable — mélange d’agacement, de doute et peut-être d’un respect naissant. Puis il se dirigea vers la cuisine sans un mot.

Mélanie demeura seule dans le salon.

Dehors, les réverbères s’allumaient un à un. La ville bruissait, immense et indifférente. Quelque part au cœur de Paris se trouvait l’appartement de l’avenue de la Paix, avec son parquet grinçant et ses fenêtres anciennes qu’elle avait repeintes elle-même, un été, sous un ciel clair.

Elle prit son téléphone et écrivit à Isabelle Muller : « Tout va bien. »

Après une seconde d’hésitation, elle ajouta : « J’ai tenu bon. »

La réponse arriva presque aussitôt, un mot accompagné d’un sourire. Cela suffisait.

Mélanie posa le téléphone et alla mettre de l’eau à chauffer. La vie continuait. Désormais, selon ses propres règles.

Le divorce fut prononcé en mars. Sans cris, sans tribunal bondé, sans éclats dans un couloir glacé. Deux signatures au bas de documents, puis deux portes différentes franchies en silence.

Guillaume ne contesta rien. Peut-être avait-il compris l’inutilité d’un combat. Peut-être sa mère lui avait-elle enfin conseillé la prudence. Mélanie ne chercha pas à le savoir — cela ne la concernait plus.

L’appartement de l’avenue de la Paix resta le sien. Évidemment.

La première semaine après son installation définitive, elle se contenta de déballer des cartons et d’apprivoiser le silence. Pas celui, oppressant, qui suit les disputes. Un silence ordinaire, domestique : la télévision étouffée des voisins, un robinet qui goutte, le parquet qui se plaint sous ses pas.

Ce grincement-là, elle l’aimait désormais.

Isabelle vint dès le premier week-end, accompagnée de son neveu et chargée de plantes vertes.

— Il te faut du vivant, décréta-t-elle en alignant les pots sur le rebord des fenêtres. Et adopte un chat.

— Chaque chose en son temps. Commençons par garder ces plantes en vie, répondit Mélanie en riant.

Elle riait vraiment. Sans effort. Cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

Au bureau, en avril, on lui proposa de diriger enfin le projet qu’elle mûrissait depuis deux ans sans jamais oser se lancer. Avant, mille préoccupations domestiques l’empêchaient de se concentrer. À présent, plus rien ne la retenait.

Le soir, il lui arrivait de s’asseoir près de la fenêtre, une tasse entre les mains, et de regarder la rue. Elle ne ressassait pas le passé. Elle laissait simplement ses pensées dériver. Cette sensation nouvelle lui convenait.

Un jour, Isabelle lui demanda :

— Tu as des regrets ?

Mélanie réfléchit sincèrement.

— Pour les quatre années perdues, un peu. Pour ma décision, aucun.

Isabelle hocha la tête et n’insista pas.

Au-dehors, la ville poursuivait son tumulte, immense, vivante, indifférente comme toujours. Mais désormais, Mélanie la traversait autrement. Sans se retourner.

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