Camille, qui se tenait encore droite malgré la scène, esquissa un sourire presque candide.
— Et le manteau de fourrure ? demanda-t-elle doucement en passant près de Monique. Vous avez aussi un appartement, il me semble. Avec un crédit dessus… D’ailleurs, les mensualités, ça se passe comment ?
La question tomba comme une pierre dans l’eau. Car, justement, rien n’allait. Nicolas n’avait toujours pas décroché d’emploi stable. Quant à Julie, sa sœur, elle avait refusé catégoriquement d’aider : « J’ai mes enfants à nourrir, et puis c’est votre histoire, pas la mienne. » Depuis trois mois, la banque appliquait des pénalités de retard et menaçait de résilier le contrat pour mettre le logement aux enchères.
Le divorce entre Camille et Nicolas fut prononcé sans délai. Ils n’avaient pas d’enfants et, en dehors des dettes accumulées par Nicolas, il n’y avait rien à partager.
Un an passa.
À l’approche du Nouvel An, Camille flânait dans une galerie commerciale, cherchant quelques cadeaux. Elle avait changé. Nouvelle coupe de cheveux, regard assuré, sourire paisible. Devant la vitrine d’un magasin d’électroménager, elle hésita un instant devant une machine à café, se demandant si elle ne méritait pas un petit plaisir.
— Camille ?
Elle se retourna.
Nicolas se tenait là. Il paraissait usé, vieilli prématurément. Il portait le même manteau que l’année précédente, mais il était désormais élimé aux coudes.
— Bonjour, Nicolas.
— Salut… Tu es resplendissante.
— Merci. Je me sens bien, surtout. Quoi de neuf ? Et ta mère, comment va-t-elle ?
Son visage se crispa.
— La banque a saisi l’appartement. Ils l’ont vendu aux enchères pour presque rien. Ça a couvert tout juste le capital restant dû. Les intérêts de retard et les pénalités, eux, sont toujours à la charge de maman. Les huissiers prélèvent la moitié de sa retraite. Et la somme que le tribunal t’a accordée… c’est elle qui la rembourse, cent euros par mois.
— Je vois, répondit Camille d’un ton poli, mais glacé.
— On vit tous ensemble maintenant, dans son deux-pièces. Moi, maman… et Julie avec ses enfants. Elle a divorcé et s’est installée chez nous. C’est l’enfer, on étouffe. Maman râle du matin au soir. Elle parle souvent de toi. Elle répète : « Camille était si parfaite, on vivait si bien quand elle était là. »
Camille éclata d’un rire clair.
— Vraiment ? Et les insultes, les malédictions, c’est déjà oublié ?
— Elle est passée à autre chose… Camille… on pourrait prendre un café ? J’ai changé, tu sais. Je travaille, je fais le taxi. La voiture est en location, mais je m’accroche. Tu me manques. J’ai compris que j’ai été idiot. On pourrait recommencer ? Louer un appartement rien qu’à nous. Sans nos mères.
Elle le regarda attentivement. Rien ne vibrait en elle. Ni colère, ni rancune, ni pitié. Seulement l’impression d’avoir devant elle un inconnu imprégné d’odeur de tabac bon marché et de problèmes sans fin.
— Non, Nicolas. On ne recommence pas depuis le début. Parce que moi, je suis déjà arrivée à la fin. À la fin de cette histoire misérable.
— Mais on s’aimait !
— Moi, je t’aimais. Toi, tu avais trouvé une femme pratique qui réglait tes difficultés. Tu sais, j’ai contracté un prêt immobilier récemment. Le mien. À mon nom. Je rénove cet appartement comme je l’entends. Et personne ne viendra prétendre que ce n’est pas chez moi. Personne n’y installera sa sœur et ses enfants. C’est un bonheur immense de ne dépendre de personne.
— Tu es devenue dure, marmonna-t-il.
— Non. J’ai grandi. Adieu, Nicolas. Et transmets mes salutations à ta mère. Dis-lui merci. Si elle n’avait pas été si avide, je serais peut-être encore en train de financer son rêve en ruinant ma propre vie. C’est elle qui m’a libérée.
Elle tourna les talons. Le bruit net de ses talons résonna sur le carrelage brillant.
Finalement, elle renonça à la machine à café. Mieux valait mettre cet argent de côté pour un voyage. Cette année, elle partirait au bord de la mer — pour la première fois depuis cinq ans. Seule. Libre. Heureuse.
Nicolas resta immobile longtemps, une boîte de cigarettes écrasée dans la poche, songeant avec amertume à la façon dont, avec sa mère, ils avaient sacrifié la poule aux œufs d’or pour en faire un maigre bouillon.
Chez lui l’attendaient des reproches pour la vaisselle sale, les pleurs des neveux et l’éternelle insatisfaction de Monique, qui désormais passait ses soirées à gémir devant une vieille photo de son ex-belle-fille retrouvée par hasard dans un album.
Mais on ne remonte pas le temps.
La vie avait présenté l’addition. Et il fallait la régler, jusqu’au dernier centime.
