— Inès, évite plutôt cette assiette. Il y a une salade noyée de mayonnaise. Ce n’est pas l’idéal pour toi, — lança Olivier Mercier sans même lever les yeux de la viande qui grésillait sur le barbecue. Puis il éclata de rire, satisfait de sa saillie.
Nous étions douze autour de la table, installés sur la terrasse d’été de notre maison. Les brochettes, je les avais préparées depuis l’aube. La marinade ? Trois ans d’essais avant d’obtenir la recette parfaite. Quant à la fameuse salade, elle sortait aussi de ma cuisine.
Cela faisait sept ans que ça durait. Depuis le tout premier jour où Jean Martinez me l’avait présenté. Olivier m’avait détaillée de la tête aux pieds, sifflé d’un air entendu et lancé : « Eh bien, Jean, je vois que tu as un faible pour les femmes généreuses. » J’avais souri, persuadée qu’il s’agissait d’une plaisanterie un peu lourde.
Je me trompais.
Jean et moi nous sommes mariés il y a huit ans. J’avais quarante ans, lui trente-huit. Tous deux déjà passés par un premier mariage. Il était ingénieur dans un bureau d’études. De mon côté, j’avais déjà ouvert le deuxième point de vente de ma pâtisserie, « Douceurs & Compagnie ». Mon entreprise. Construite seule, sans prêt bancaire ni aide familiale. Pendant trois ans, chaque euro gagné repartait dans le développement. À l’époque du mariage, nous avions deux boutiques. Aujourd’hui, il y en a cinq.

Olivier, lui, est l’ami de Jean depuis l’école primaire. Ils ont grandi ensemble, fait leur service militaire côte à côte, et partent à la pêche chaque mois d’octobre. Pour mon mari, c’est plus qu’un ami : presque un frère. Je le savais. Alors j’encaissais.
Olivier dirige une agence de communication, « Brise Média ». Création de logos, packaging, marketing digital. Il s’en sort plutôt bien, objectivement. Ce qu’il ignorait, en revanche, c’est qu’il travaillait pour moi depuis six ans. Lorsque j’ai décidé de refondre l’image de mes boutiques — nouvelle charte graphique, emballages, cartes, enseignes — ma directrice, Stéphanie Nguyen, a consulté trois agences. « Brise Média » proposait le meilleur devis et les délais les plus courts. Le contrat a été signé via ma société, SARL « Pâtisserie Plus ». Stéphanie était l’interlocutrice officielle. Pendant six ans, Olivier a collaboré avec mon entreprise sans savoir que l’épouse de son meilleur ami finançait son agence.
Quatre millions huit cent mille euros par an. Voilà le budget annuel que je consacre à ses services. Conception des menus, campagnes saisonnières, lancement des nouvelles boutiques, gestion des réseaux sociaux. Chaque mois, quatre cent mille euros versés avec une régularité d’horloge.
Jean était au courant. Je lui avais demandé de ne rien révéler à Olivier. Je ne voulais pas mêler amitié et affaires. Il a respecté ma demande.
Et Olivier a continué ses « blagues ».
Ce soir-là, après avoir posé sur la table le dernier plat — des légumes rôtis — je me suis assise près de Jean. Olivier remplissait déjà les verres. Christine Faure, sa femme, lui faisait face, les yeux obstinément fixés sur son assiette. Elle adoptait toujours cette posture quand son mari commençait.
— Inès, tu pourrais au moins faire un effort avant l’été, lança-t-il en tendant un verre à Christine. Tu mets encore un maillot de bain ou tu te caches sous un paréo ?
Un silence pesant s’abattit. Quelqu’un toussota. Jean posa sa main sur mon genou. Geste familier. « Supporte. Il ne pense pas à mal. »
Je levai mon verre et regardai Olivier droit dans les yeux.
— Olivier, tu sais que ton agence n’a pas encore soldé le crédit des bureaux ?
Je prononçai cela d’un ton neutre, presque administratif. Stéphanie m’avait mentionné un retard dans la livraison de maquettes, prétextant des difficultés liées au loyer.
Son sourire vacilla, l’espace d’une seconde. Puis il ricana.
— Comment tu es au courant pour mes bureaux ? Jean t’en a parlé ? Eh bien, mon frère, tu me surprends.
Jean resta silencieux.
Je terminai mon vin. Olivier changea aussitôt de sujet : football, vacances, voiture neuve. Son répertoire habituel. Je me dis que ce n’était qu’un épisode de plus. Je survivrais.
Le soir, après le départ des invités, je faisais la vaisselle. Jean m’enlaça par-derrière.
— Excuse-le. Il est comme ça.
— Je sais très bien comment il est. Mais « il est comme ça » n’est pas une excuse.
Il déposa un baiser dans mes cheveux et alla se coucher. Je restai devant l’évier, l’eau brûlante coulant sur mes mains sans que j’en ressente la chaleur. Seulement la lassitude. Sept ans des mêmes remarques. Sept ans des mêmes excuses murmurées par Jean. Sept ans de silences gênés autour de la table.
Un mois plus tard, Olivier nous invita à fêter ses quarante-deux ans.
J’ai préparé un gâteau. Peut-être par fierté professionnelle. Trois étages, glaçage au chocolat, décor en caramel. Six heures de travail minutieux : meringue, crème, montage, finitions. Près de quatre kilos.
Jean transporta la boîte jusqu’à la voiture avec mille précautions.
— Il est magnifique. Olivier va être impressionné.
Il l’a été. Mais pas de la manière dont nous l’imaginions.
Une vingtaine d’invités. Un restaurant qu’Olivier avait réservé pour l’occasion.
