« Tes yeux ne sont pas abîmés. Il y a quelque chose à l’intérieur qui t’empêche de voir » déclara Emma en posant ses doigts poussiéreux sur la paupière de Lucas

Un secret révoltant dormait sous l’opulence.
Histoires

Lucas tendit la main vers elle avec un calme déroutant.

— Enlève l’autre, dit-il d’une voix posée. J’ai confiance en toi.

Cette fois, Julien ne s’interposa pas. Il resta figé, la gorge serrée, tandis qu’Emma reproduisait le geste précis et terrible qu’elle avait déjà accompli.

Du second œil de Lucas, elle extirpa un autre Nocturne — plus volumineux encore, d’un noir plus dense, dont la surface luisait comme du verre humide.

Celui-ci ne bondit pas. Il demeura inerte dans sa paume, parfaitement immobile, comme s’il attendait un ordre silencieux.

Soudain, Emma poussa un cri. Ce n’était pas la peur qui déformait sa voix, mais une douleur aiguë.

— Ils montent la garde ! lança-t-elle. Ils protègent quelque chose… quelque chose de bien plus vaste que la simple peur de la lumière !

Derrière le piano, au cœur même de la cloison, un bruit se mit à ramper. Un chuintement humide, démultiplié, comme si des dizaines de corps minuscules se frôlaient dans l’obscurité.

Puis l’odeur les atteignit. Une puanteur métallique mêlée de pourriture, rappelant à la fois un câble brûlé et la pierre trempée.

Julien posa la main sur le bois du piano. Une vibration régulière le traversa — un battement sourd, semblable à celui d’un cœur dissimulé dans le mur.

— Ils sont là, souffla-t-il.

La vérité sur les douze années de cécité de Lucas se trouvait de l’autre côté de cette paroi.

Au même instant, les éclairages du jardin s’éteignirent. Ce n’était pas une panne : une ombre gigantesque venait de recouvrir la demeure, plongeant la propriété dans une nuit prématurée.

Les Nocturnes rentraient au nid.

Julien ordonna aussitôt aux agents de sécurité d’apporter des outils.

— Démolissez-moi ce mur. Tout de suite !

La cloison intérieure de la salle de musique céda en quelques minutes à peine.

L’odeur devint insoutenable. Une moisissure ancienne se mêlait à cette effluve ferrugineuse qui leur brûlait les narines.

Dans l’étroite cavité apparut l’horreur.

Des dizaines de Nocturnes s’y entassaient. Certains rampaient lentement le long de l’isolant. D’autres formaient une masse noire, compacte, qui palpitait faiblement.

Le faisceau de la lampe torche de Julien balaya l’ensemble. La matière sombre se contracta aussitôt, et un concert de cris stridents emplit la pièce.

— Regardez attentivement, dit Emma d’un ton grave. Ils ne se nourrissent pas seulement des corps.

Ils prospéraient dans le crépuscule intérieur façonné par Lucas — symbiotes d’un traumatisme, florissant là où les souvenirs avaient été ensevelis.

Au centre du nid, quelque chose détonnait.

Ce n’était ni vivant ni organique.

Emma, sans hésitation, plongea la main au milieu des créatures frémissantes et en retira l’objet.

Une petite boîte à musique en bois sombre, recouverte de poussière et de toiles d’araignée.

Julien la reconnut immédiatement.

Elle appartenait à la mère de Lucas.

Douze ans plus tôt…

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