Sophie soutint le regard de Catherine sans hausser la voix.
— Catherine, nous avons des finances séparées. C’est Julien qui l’a souhaité. J’achète uniquement pour Manon et pour moi. Lui gère ses dépenses… et les vôtres également.
Sans la moindre nervosité, elle sortit des boîtes encore tièdes de son sac, les disposa devant sa fille, lui servit un verre de jus. Ses mouvements étaient précis, mesurés, comme si ni son mari ni sa belle-mère ne se trouvaient dans la pièce. Julien entrouvrit la bouche pour protester, mais Sophie se contenta d’un léger haussement d’épaules avant de quitter la cuisine.
Un silence pesant s’abattit aussitôt.
Catherine fixa son fils avec lenteur.
— C’est ton idée, tout ça ?
Julien se gratta l’arrière de la tête, évitant ses yeux.
— Maman… je voulais simplement mettre de côté pour acheter une voiture. Je ne pensais pas qu’elle le prendrait comme ça.
— Tu ne pensais pas ? répéta-t-elle d’un ton devenu tranchant. Julien, est-ce que tu réfléchis parfois avant d’agir ?
Elle attrapa son sac et désigna la porte.
— Allez. On va faire des courses. Immédiatement.
Au supermarché, Julien remplissait le chariot sans enthousiasme : plats préparés, raviolis surgelés, galettes industrielles. Catherine observait les étiquettes en silence. À la caisse, lorsqu’il régla l’addition, le montant l’assomma : il dépassait largement ce qu’il dépensait d’ordinaire pour toute une semaine.
De retour à la maison, ils firent cuire les raviolis. Ils mangèrent sans un mot, tandis que, dans la pièce voisine, les éclats de rire de Sophie et de Manon résonnaient. Catherine posa sa fourchette.
— Mon fils, tu mesures au moins ce que tu as fait ?
— Je voulais juste être libre… ne pas avoir à rendre des comptes.
— Libre ? dit-elle avec un sourire amer. Tu voulais surtout que ta femme s’occupe de toi gratuitement. Voilà la vérité. Et elle vient de te montrer le prix réel de ce confort.
Julien resta muet. Sa mère se leva pour débarrasser, malgré sa tentative maladroite de l’en empêcher.
Avant de partir, Catherine serra Sophie dans ses bras.
— Tiens bon. Tu as raison.
Une semaine plus tard, Julien comprit que cette “indépendance” avait un goût amer. Plus de chaussettes propres ? À lui d’en acheter. Chemises sales ? À lui de lancer une machine. Envie d’un repas chaud ? Qu’il cuisine ou qu’il paie une livraison. Sophie installa même un petit placard fermé à clé dans la cuisine, où elle rangeait les provisions destinées à elle et à sa fille.
Un soir, il ouvrit le réfrigérateur et aperçut un plat de poulet rôti. L’odeur lui donna l’eau à la bouche. Il tendit la main, mais Sophie, passant derrière lui, lâcha calmement :
— N’y touche pas. C’est pour le déjeuner de Manon demain.
Il referma la porte. Son estomac protesta bruyamment. Il fit cuire des pâtes, presque fades, ayant oublié d’acheter du sel. Sophie, installée dans le salon avec sa tablette, ne lui accorda même pas un regard.
Au travail, son humeur se détériora. Il devenait sec, se plaignait de sa femme à qui voulait l’entendre. Un chauffeur plus âgé finit par lui lancer, ironique :
— Tu as creusé toi-même le trou, maintenant tu t’y retrouves. Qu’est-ce que tu espérais ?
Julien n’eut rien à répondre.
À la maison, la distance s’accentua. Sophie ne lavait que ses vêtements et ceux de Manon, ne repassait que ses propres chemisiers. Les fruits qu’elle achetait disparaissaient aussitôt dans son placard fermé.
Un soir, il les vit toutes les deux attablées devant des plateaux de sushis qu’elle avait commandés. Elles riaient, discutaient avec animation. Lui restait dans la chambre, un sandwich banal à la main, écoutant leurs voix légères filtrer à travers la porte entrouverte…
