Elle avait simplement ajouté, d’une voix paisible, qu’elle regrettait surtout le temps envolé.
— Et maintenant ? avait demandé Sophie Lambert.
Agnès Barbier avait relevé la tête, le regard clair.
— Maintenant, je commence à vivre. Vraiment.
Dès le lendemain, elle poussa la porte d’une agence de voyages. Elle prit le temps d’examiner les brochures, compara les destinations, les hôtels, les prestations. Puis, presque avec défi, elle choisit la formule la plus luxueuse. Une semaine au bord de la mer, dans un établissement quatre étoiles. Et elle partirait seule.
Au moment de régler, l’employée lui demanda avec un sourire professionnel :
— Chambre double ?
Agnès secoua la tête sans hésitation.
— Non. Une chambre individuelle. Je voyagerai seule.
Ces mots, autrefois lourds comme une condamnation, avaient aujourd’hui la légèreté d’une promesse. Pour la première fois depuis quinze ans, la solitude ne signifiait plus abandon, mais indépendance.
Le départ était prévu pour la semaine suivante. En préparant sa valise, elle se surprit à mesurer tout ce qu’elle avait sans cesse repoussé. Combien de fois avait-elle étouffé ses envies sous des « plus tard », des « ce n’est pas le moment », des « la famille a besoin de moi » ?
Or, pour eux, elle n’avait jamais réellement été de la famille.
Son téléphone vibra sur la commode. Un message de Laurent Dupont.
« On pourrait se voir ? Discuter calmement. »
Un sourire ironique effleura les lèvres d’Agnès. Elle tapa quelques mots, sans colère, sans tremblement :
« Il n’y a plus rien à clarifier. Je te souhaite une belle vie. Sans moi. »
Puis elle bloqua le numéro. Geste simple, presque banal, et pourtant décisif.
Sur l’écran s’afficha ensuite la météo de sa destination : trente degrés annoncés, un ciel d’azur sans nuages. Elle imagina la chaleur du soleil sur sa peau, l’odeur du sel, le bruit régulier des vagues. Rien que pour elle.
Elle referma soigneusement sa valise, comme on clôt un chapitre. Devant le miroir de l’entrée, elle s’arrêta. Son reflet lui renvoya l’image d’une femme apaisée, droite, déterminée.
Elle soutint ce regard quelques secondes, puis esquissa un sourire franc.
Cela faisait des années qu’elle ne s’était pas reconnue ainsi. Cette fois, la femme dans le miroir ne cherchait plus à plaire ni à servir. Elle se choisissait enfin.
