Les jours qui suivirent furent d’un calme presque irréel. Pendant une semaine entière, l’appartement resta plongé dans une atmosphère lourde. Laurent Dupont passait, restait silencieux, repartait sans un mot. Une seule fois, il tenta d’engager la conversation.
— Dis-moi… tu ne crois pas que tu as été un peu excessive ? Maman ne va vraiment pas bien.
— Qu’elle s’adresse à son fils.
— Mais je… en ce moment, ce n’est pas possible.
— Ah bon ? Et pourquoi donc ?
— Le travail, tu comprends…
— Non, Laurent. Je ne comprends pas. Cela fait quinze ans que tu as « le travail ». Et l’argent, lui, n’arrive jamais.
Il rougit de colère.
— Tu voulais quoi ? Que je m’épuise comme toi ? Je ne suis pas fait d’acier !
— Ton estomac, lui, l’est, trancha Agnès Barbier. Et ton habitude de vivre aux frais des autres aussi.
— C’est ma famille !
— Alors va vivre avec elle.
Il resta figé.
— Tu plaisantes ?
— Pas le moins du monde. Tu as deux heures pour faire tes valises. Après quoi j’appellerai la police et je signalerai qu’un homme étranger occupe mon appartement.
— Tu es sérieuse ?
— Absolument. Je ne veux plus cohabiter avec des inconnus.
Il partit dans la nuit, emportant ses affaires. La porte claqua violemment. Trente minutes plus tard, Brigitte Roussel appelait.
— Qu’est-ce que tu as fait, espèce d’ingrate ? Il dort sur le canapé d’Émilie Caron ! Sa tension est montée !
— J’en suis désolée, répondit Agnès d’un ton égal. Mais cela ne me concerne plus.
— Comment ça, plus ? Tu es sa femme !
— Je l’étais. Demain, je dépose la demande de divorce.
Brigitte Roussel cria encore quelques insultes, mais Agnès avait déjà coupé le son.
La procédure fut expédiée rapidement. Laurent essaya de négocier, demanda un délai, proposa de « discuter calmement », évoqua les biens communs. Mais l’appartement avait été acheté par Agnès avant le mariage. Aucun contrat, rien à partager.
Ils se retrouvèrent une dernière fois chez le notaire.
— Agnès… murmura-t-il pendant qu’elle signait. Tu me manques, tu sais.
Elle leva les yeux.
— Moi ? Ou mon portefeuille ?
Il garda le silence.
Un mois plus tard, elle reçut une lettre recommandée. À l’intérieur, un document attestant qu’il renonçait à son inscription à cette adresse, accompagné d’un mot bref : « Pardonne-moi. Si tu peux. »
Elle resta longtemps à fixer ces mots, puis plia soigneusement la feuille avant de la ranger dans un tiroir.
Le soir même, elle était assise sur le balcon avec son amie Sophie Lambert.
— Alors, libre ? lança celle-ci avec un sourire en coin.
— Oui.
— Ça fait peur ?
— Au début, oui. Maintenant… je me sens légère.
Sophie acquiesça.
— Dis-moi, pourquoi as-tu supporté tout ça si longtemps ?
Agnès réfléchit.
— Sans doute parce que j’avais peur de la solitude. Je croyais qu’une famille, c’était être indispensable. En réalité, une famille, c’est être respectée. Et moi, on m’utilisait.
— Aucun regret ?
— De quoi ? De ne plus financer les caprices des autres ? Non. Je regrette seulement les années perdues.
