…— Oh, mais elle adore rendre service, notre petite Agnès ! lança Inès Vidal d’un ton railleur.
— Avec son petit institut et sa voiture rouge flambant neuve… Elle aime bien faire la généreuse. Et nous, franchement, on aurait tort de se priver. Si elle propose, autant accepter.
— C’est clair, renchérit Émilie Caron, la sœur de Laurent. Elle n’est pourtant pas idiote, mais elle marche à chaque fois. À sa place, j’aurais envoyé promener tout le monde depuis longtemps.
Un tintement sec de cuillère contre un verre coupa les rires.
— Elle n’a pas d’enfants, voilà tout, déclara Brigitte Roussel d’une voix posée. Alors elle compense. Elle joue à la mère avec nous. Mais ça ne change rien… Elle restera toujours une étrangère dans cette famille. Quoi qu’elle fasse.
Agnès demeurait immobile dans l’entrée, un sac de yaourts et de fromage blanc serré contre elle. Elle ne ressentait ni brûlure ni larmes montantes. Seulement un vide immense, limpide.
Une étrangère.
Sans bruit, elle fit demi-tour, referma la porte avec précaution, descendit les marches et rejoignit sa voiture. Ce n’est qu’une fois le moteur allumé qu’elle laissa l’air s’échapper de ses poumons.
Le soir, Laurent rentra tard. Il réchauffa son assiette, s’installa devant la télévision, absorbé par l’écran.
— Laurent, dit-elle calmement.
— Hum ?
— Ta mère affirme que je ne fais pas partie des vôtres. Que je suis… extérieure.
Il haussa les épaules sans la regarder.
— Tu sais comment elle est. Elle parle sans réfléchir.
— Et toi ? Tu penses la même chose ?
Un silence s’étira. Il finit par tourner la tête vers elle.
— Agnès… On a chacun notre noyau familial. Toi et moi, c’est différent. Tu es là, bien sûr… mais pas au centre. C’est normal, non ? Chacun ses limites.
Elle inclina légèrement la tête.
— Je vois.
— Ne dramatise pas pour si peu.
Il replongea dans son téléphone. À cet instant précis, quelque chose se referma en elle, net.
Le lendemain, Agnès passa à la banque. Elle clôtura la carte commune, supprima l’accès partagé de Laurent à ses comptes, mit fin aux virements automatiques vers les numéros qu’elle connaissait par cœur.
Brigitte Roussel appela la première.
— Agnès, la carte est refusée ! Le paiement pour mes médicaments n’est pas passé ! J’en ai besoin immédiatement !
— Adressez-vous à votre médecin, répondit-elle posément. Il pourra vous prescrire une alternative remboursée.
— Remboursée ? Mais j’exige le traitement importé ! Ma tension ne plaisante pas !
— La mienne non plus. Désormais, je consacre mon argent à mes propres besoins.
— Tu es devenue folle ? Je téléphone à Laurent !
— Faites donc.
La communication se coupa brutalement.
Une heure plus tard, Laurent l’appela, furieux.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? Maman est en larmes ! Elle dit que tu l’abandonnes !
— Je n’abandonne personne. Je cesse simplement d’être un distributeur automatique.
— Arrête tes enfantillages ! Tu n’as plus vingt ans !
— Justement. Les adultes assument leurs dépenses. Tu peux payer ses médicaments, ou bien tes sœurs peuvent participer.
— Elles n’ont pas les moyens !
— Moi non plus, désormais.
Et elle mit fin à l’appel, laissant derrière elle un silence lourd qui ne faisait que commencer.
