Agnès Barbier déposa son téléphone sur la table. Laurent Dupont n’avait même pas pris la peine de la saluer. Il était entré directement dans le vif du sujet, comme si elle n’était pas son épouse mais un guichet bancaire disponible jour et nuit.
— Non, répondit-elle d’un ton posé en rangeant les courses. Je n’ai rien envoyé.
Un silence pesant s’installa. Il attendait la suite, des explications, peut-être des excuses. Elle ne lui offrit rien de tout cela.
— Comment ça, « non » ? Sa voix se fit dure, presque tranchante. Maman ne va pas bien et toi, ça t’est égal ?
— Ça ne m’est pas égal. Mais je ne ferai pas de virement.

— Pour quelle raison ?
Elle se retourna vers lui. Quarante-huit ans, et pourtant cette mine désemparée d’adolescent à qui l’on vient de retirer son jouet favori.
— Parce que ça suffit, Laurent. Quinze ans, c’est largement assez.
Il ricana, tira une chaise et s’y laissa tomber, les yeux déjà rivés à son écran. Sa manière habituelle d’éviter toute discussion sérieuse.
— Qu’est-ce que c’est encore que cette crise ? Tu nous fais une ménopause nerveuse ou quoi ?
Quelque chose se brisa net en elle, froidement. Elle réalisa qu’elle n’était même plus en colère. Seulement épuisée.
Tout avait commencé bien plus tôt. Peut-être dès leur mariage, lorsque Brigitte Roussel, sa belle-mère, avait glissé à l’oreille d’une amie : « Regarde-moi ça, Laurent a fait un bon coup. Une femme qui a de l’argent, son propre salon… On va enfin vivre correctement. »
Agnès avait fait semblant de ne rien entendre. Elle avait voulu croire à une parole maladroite. Ce n’en était pas une. C’était un programme.
La première année s’était déroulée sans heurts. Laurent travaillait comme cadre commercial dans une entreprise de construction. Son salaire n’était pas mirobolant, mais stable. De son côté, Agnès développait son institut, la clientèle augmentait, les revenus aussi. Ils ne manquaient de rien.
Puis les « primes ont été supprimées ». Ensuite les « bonus réduits ». Puis il a été « mis à mi-temps ». Enfin, l’entreprise a connu des difficultés et il a passé six mois à « chercher quelque chose à la hauteur de ses compétences ». Elle n’a rien dit. Après tout, ils formaient une famille.
Un jour pourtant, elle a fait le compte : en cinq ans, Laurent avait changé trois fois d’emploi, sans que son compte bancaire ne s’étoffe jamais. En revanche, les demandes, elles, revenaient avec une régularité implacable.
— Agnès, maman a besoin de médicaments.
— Agnès, Émilie Caron aurait besoin d’un coup de pouce pour ses travaux.
— Agnès, Inès Vidal ne peut pas payer la crèche de Lucas Moreau.
Et elle aidait. Elle faisait des virements, réglait des factures, remplissait des paniers. Parce que c’était la famille. Parce qu’elle en avait les moyens. Parce que, sinon, qui le ferait ?
Puis il y eut ce jour précis.
Agnès passa chez sa belle-mère pour lui apporter des provisions. Elle avait un double des clés ; Brigitte Roussel avait insisté : « Si jamais je me sens mal, tu pourras entrer tout de suite. » Elle monta au troisième étage, ouvrit la porte. Des voix provenaient de la cuisine. Des rires.
— Oh, mais elle adore rendre service, notre petite Agnès ! lança une voix moqueuse. C’était celle d’Inès Vidal.
