Il ne l’avait pas interrompue une seule fois. Puis, quand elle se tut, Adrien Caron déclara d’une voix posée :
— Épouse-moi. S’ils voient que tu n’es plus seule, ils te laisseront tranquille. Et tu t’occuperas de nos enfants, pas de ceux des autres.
Camille Fournier détourna le regard. Ses mots sortirent presque étouffés :
— Je n’aurai jamais d’enfants… À l’époque, je… enfin… je suis tombée enceinte. Maman m’a conduite chez un médecin. Plus tard, quand Laurent Chevalier a commencé à parler d’avoir un bébé, je suis allée consulter. On m’a dit que c’était de ma faute… que j’avais payé ce que j’avais fait autrefois.
Le visage d’Adrien se vida de sa couleur. Elle savait combien il rêvait de paternité. Quel homme n’espère pas laisser une descendance derrière lui ?
— Alors pars, murmura-t-elle. Je ne suis pas la femme qu’il te faut.
Sans un mot, il se leva et quitta la maison. Camille passa la soirée à pleurer.
Des cris la tirèrent du sommeil. L’odeur âcre de fumée lui piqua la gorge. Un incendie ? Affolée, elle sortit en chemise de nuit.
Devant la maison de ses parents, une voiture brûlait. Le ciel était encore noir, et les flammes projetaient des lueurs rouges jusqu’aux étoiles. Les voisins s’agitaient, criaient, apportaient des seaux d’eau. On comprenait pourtant que le véhicule était perdu — l’essentiel était que le feu n’atteigne pas la maison.
Adrien courait parmi eux, aidant comme les autres. Il ne croisa son regard qu’une seule fois. Et elle comprit. Combien elle avait haï cette voiture… À présent, elle n’était plus qu’un amas calciné. Les larmes qui coulaient sur ses joues n’étaient plus de douleur, mais de délivrance.
Quand tout fut éteint, Adrien vint s’asseoir à côté d’elle sur le perron.
— On adoptera, dit-il fermement en passant un bras autour de sa taille.
À l’est, l’aube teintait déjà le ciel de rose. Camille posa la tête contre son épaule.
— Alors partons vivre chez toi. Qu’ils gardent cette maison. Je veux seulement qu’on me laisse enfin en paix.
— Bien sûr qu’on partira. Tu crois que mon père et moi bâtissons notre maison pour qui ?
Enveloppée dans son étreinte, Camille comprit soudain qu’elle n’était plus une femme « abîmée ». Elle était simplement elle-même, semblable aux autres — et libre.
