Dans le village, certains estimaient que, puisqu’elle était « abîmée », tout devenait permis. Pourtant Adrien Caron n’était pas de ceux-là. Camille Fournier surprenait parfois la façon dont il la regardait : rien d’innocent ni de fraternel dans ses yeux, mais jamais il ne franchissait la ligne.
— Alors, ce simplet t’a tapé dans l’œil ? lança un jour son père d’un ton narquois.
— N’importe quoi, répondit-elle en se hérissant aussitôt.
— Tant mieux. Parce que moi, je t’ai trouvé un mari.
— Je ne veux épouser personne ! s’indigna-t-elle.
— On ne te demandera pas ton avis.
Elle avait cru à une menace en l’air. Pourtant, un soir en rentrant du travail, elle trouva sa mère plantée devant le portail.
— Viens vite, on a de la visite !
— Quelle visite ?
— Tu verras bien.
L’« invité » n’était autre que Thierry Masson, du village voisin. Dix ans de plus qu’elle, veuf, père de deux enfants. Sa femme avait disparu dans des circonstances troubles avant qu’on ne retrouve son corps en lisière de forêt. Le regard insistant de Thierry et ses plaisanteries grasses mirent Camille mal à l’aise.
— Il faut que je rentre, prétexta-t-elle rapidement.
— Je te raccompagne, proposa-t-il aussitôt.
Comme elle s’y attendait, il tenta de l’embrasser en chemin. Elle ne se dégagea qu’avec peine.
Le lendemain, Adrien lui barra la route.
— Ah, je vois… Avec moi tu joues les prudes, et avec lui tu t’embrasses déjà ?
— Comment tu sais ça ? répliqua-t-elle, piquée au vif.
— Je suis passé hier, je voulais enfin t’inviter à prendre le thé. Et je vous ai vus.
Elle remarqua la veine qui battait à son cou, ses poings crispés. Cette jalousie soudaine la fit presque sourire.
— Eh bien, viens donc prendre ce thé, puisque tu étais là.
Autour de la table, elle lui confia tout : la peur éprouvée dans cet entrepôt, son père qui l’avait forcée à retirer sa plainte pour quelques billets, sa fuite chez le voisin pour ne plus rester seule à la maison.
— Et maintenant, il veut me caser comme nourrice chez cet homme pour récupérer ma maison.
Adrien écoutait attentivement, ne l’interrompit pas.
