«Je n’aurai jamais d’enfants…» — murmura-t-elle, et Adrien se leva sans un mot

Elle mérite enfin paix, respect et liberté.
Histoires

Il n’était pas question pour Camille Fournier de remettre les pieds dans cette maison qu’elle avait tant de fois maudite, ni de renouer avec ceux à qui elle n’arrivait plus à pardonner.

— Égoïste ! hurlait sa mère par-dessus la clôture, la voix chargée d’amertume.

Un après-midi, elles se croisèrent par hasard. Camille revenait de l’épicerie, les bras encombrés de sacs remplis de farine et de sucre. Comme beaucoup au village, elle travaillait à l’étable, et le jour de paie signifiait provisions. Elle s’y rendait en plusieurs fois : impossible pour elle de tout transporter d’un seul coup.

— Monte, je te ramène en voiture, proposait régulièrement son père.

Jamais elle n’avait accepté de poser le pied dans cette maudite automobile. Et elle ne commencerait pas aujourd’hui. Lorsqu’elle entendit un moteur ralentir derrière elle, elle crut d’abord qu’il s’agissait encore de lui. Mais ce fut Adrien Caron qui apparut à sa hauteur, un ancien camarade de classe qu’elle n’avait pas revu depuis trois ans.

— Grimpe, je te dépose, lança-t-il simplement.

Elle secoua la tête. Alors Adrien coupa le contact, descendit, lui prit un sac des mains sans un mot et se mit à marcher à ses côtés.

Il avait peu changé : toujours aussi maigre, les oreilles un peu décollées, le regard franc.

— Tu m’offres un thé ? tenta-t-il avec un demi-sourire.

Camille le fixa, méfiante.

— Qu’est-ce que tu me veux, au juste ?

— Tu me plais, répondit-il sans détour.

— On ne s’est jamais parlé !

— C’est vrai. Tu ne me voyais même pas. Moi, je suis tombé amoureux de toi en sixième.

— Ça date…

— Et alors ?

Elle haussa les épaules. Cela ne voulait rien dire.

Elle ne l’invita pas à entrer ce jour-là. Pourtant, Adrien ne renonça pas. Il l’attendait à la sortie de l’étable ou devant la boutique, l’aidait à porter ses courses, bavardait en marchant. Il revenait du Nord, où il avait gagné assez d’argent pour s’acheter une voiture et aider son père à bâtir leur maison. Au début, son insistance agaçait Camille ; puis elle s’y habitua presque. Elle redoutait surtout qu’il se montre entreprenant — beaucoup d’hommes s’y étaient crus autorisés autrefois — mais avec lui, rien ne dépassait la limite, et cela la troublait plus qu’elle ne voulait l’admettre.

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