«Je n’aurai jamais d’enfants…» — murmura-t-elle, et Adrien se leva sans un mot

Elle mérite enfin paix, respect et liberté.
Histoires

Tout le monde au village savait que Camille Fournier avait été « abîmée ». Elle n’était qu’en classe de troisième lorsqu’un marchand de viande de passage l’avait entraînée dans un entrepôt abandonné. L’histoire s’était répandue à voix basse, d’autant plus vite que, peu après, cet homme avait offert une voiture neuve aux parents de la jeune fille, lesquels avaient retiré leur plainte auprès de la gendarmerie. L’affaire fut étouffée. Son père paradait désormais au volant de l’automobile rutilante, sa mère baissait les yeux dès qu’on lui demandait des nouvelles de Camille, et l’adolescente, elle, cessa de fréquenter le collège. Plus tard, on l’autorisa tout de même à passer ses examens en candidate libre ; elle obtint son brevet et un certificat qui ne changeait rien aux murmures.

Ce jour-là, Camille décida de l’effacer de sa mémoire. C’était arrivé, point final. Comme l’autre épisode ensuite. Plus que tout, elle rêvait de quitter la maison familiale. Elle accepta donc la première proposition venue. Ce fut son voisin, Laurent Chevalier, de quinze ans son aîné, fraîchement sorti de prison, qui lui offrit un mariage. Elle ne l’aimait pas, ne le craignait pas davantage : il était sombre, buvait trop et parlait sans cesse d’un fils qui porterait son nom. À l’aube, Laurent partait pêcher et revenait vers midi avec des carassins pleins d’arêtes. Camille les roulait dans la farine avant de les plonger dans l’huile brûlante ; ainsi frits, les petits poissons pouvaient se manger entiers.

Puis Laurent se noya. Son cadavre fut retrouvé pris dans les roseaux. Camille ressentit un soulagement mêlé de pitié. Seule, finalement, la vie lui parut plus simple : elle avait désormais son toit, son espace, ses décisions. Pourtant, juste à côté, vivaient encore ses parents, toujours prêts à lui dicter sa conduite. Son père alla jusqu’à lui lancer :

— Rentre à la maison. On installera Bastien avec sa femme ici.

Son frère s’était marié deux ans plus tôt avec une fille du village voisin. Elle était sur le point d’accoucher, et, aux yeux de tous, libérer la maison pour les jeunes époux relevait du devoir évident de Camille.

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