Pourtant, Dominique Blanc se mit bientôt à répéter avec davantage d’insistance combien son quotidien lui pesait. La solitude, disait-elle, devenait écrasante. Julien rentrait tard le soir et racontait à Camille que sa mère avait fondu en larmes, que même la télévision ne parvenait plus à rompre le silence de l’appartement, et que les voisins se faisaient rares.
Elle évoquait ses problèmes de santé — tension instable, douleurs dorsales persistantes — et avouait craindre les nuits passées seule. À mesure que ces confidences se multipliaient, Julien se montrait de plus en plus inquiet. Il revenait souvent sur le même point : Dominique vieillissait, elle ne pouvait plus continuer ainsi, il fallait envisager une aide plus concrète.
Camille comprenait parfaitement où tout cela les conduisait. Elle voyait bien le visage de son mari se fermer dès que la conversation abordait sa mère, son regard fuyant, son embarras. Il était évident qu’un jour ou l’autre, Dominique ne se contenterait plus d’un coup de main pour les courses. Une demande plus engageante se préparait.
Un malaise diffus s’installa peu à peu dans l’esprit de Camille. Julien, d’ordinaire mesuré et ferme, devenait étonnamment conciliant dès qu’il était question de sa mère. Quant à Dominique, elle orientait subtilement les échanges de façon à ce que l’idée d’une installation commune semble venir naturellement de son fils. Camille sentait que l’instant décisif approchait.
Elle ignorait encore quelle serait sa réaction précise, mais une angoisse sourde l’empêchait déjà de dormir. Allongée dans l’obscurité, les yeux fixés au plafond, elle répétait mentalement d’innombrables dialogues possibles, cherchant les mots justes, tentant d’anticiper chaque argument.
Un dimanche, ils invitèrent Dominique à dîner. Camille prépara une purée maison, fit dorer des boulettes, dressa la table avec soin. Sa belle-mère arriva avec un gâteau, rayonnante, multipliant les compliments sur l’appartement qu’elle trouvait lumineux et accueillant. Le repas se déroula d’abord paisiblement : on parla météo, travail, voisinage. Camille commençait presque à se détendre lorsque Dominique posa sa fourchette et déclara d’un ton assuré :
— Les enfants, j’ai pris ma décision. Je vais venir vivre ici, avec vous.
Elle l’annonça avec un calme désarmant, comme s’il s’agissait d’une évidence. Selon elle, tout le monde y gagnerait : son fils serait près d’elle, elle se sentirait en sécurité, et l’organisation quotidienne en serait simplifiée. Julien acquiesça sans protester. À cet instant, Camille comprit qu’il était déjà au courant. Peut-être même avaient-ils convenu de tout avant ce dîner, la plaçant devant un fait accompli.
Dominique poursuivit, sans remarquer que le visage de Camille avait perdu toute couleur :
— Je mettrai mon appartement en location. L’argent ira dans le budget familial. Nous gérerons tout ensemble, ce sera plus simple pour chacun. N’est-ce pas, Julien ?
Camille sentit une tension glaciale la traverser. On venait, sans lui demander son avis, de qualifier son logement de « foyer commun ». Julien triturait nerveusement sa serviette, visiblement mal à l’aise, mais gardait le silence. Elle le fixa, espérant une prise de position claire. Il détourna les yeux et murmura :
— Eh bien… oui. Maman a vraiment du mal toute seule.
— Julien, répondit Camille d’une voix basse mais maîtrisée, pourrions-nous en discuter plus tard, toi et moi ?
— Allons, il n’y a rien à débattre, intervint Dominique en balayant l’air d’un geste. Une famille doit rester unie.
La soirée s’acheva dans une atmosphère lourde. Dominique évoquait déjà de nouveaux rideaux, expliquait qu’elle aiderait aux tâches ménagères, préparerait les repas, tiendrait la maison — comme si son emménagement était acté. Camille n’entendait plus que ces mots : « chez nous ». Une irritation froide, inconnue jusque-là, monta en elle.
Jusqu’à présent, Dominique lui avait semblé être une femme âgée un peu esseulée, en quête d’attention. Désormais, Camille percevait une détermination calculée, une manière d’imposer sa volonté qu’elle n’avait pas su voir auparavant.
Lorsque la porte se referma enfin derrière sa belle-mère, Camille resta un instant appuyée contre le battant, puis déclara avec calme, mais sans la moindre hésitation :
— Julien, ta mère ne viendra pas s’installer dans mon appartement.
Il la regarda, décontenancé.
— Camille, qu’est-ce qui te prend ? Je ne voulais pas te blesser. C’est juste que maman est seule, et c’est difficile pour elle…
— Je sais que c’est compliqué pour elle, coupa-t-elle. Mais cet appartement m’appartient. C’est moi qui l’ai acheté. C’est moi qui rembourse le prêt, pas toi. Et c’est aussi moi qui déciderai de savoir qui peut y vivre.
