«Cet appartement, je l’ai trouvé toute seule, et je n’ai absolument pas l’intention de le partager avec qui que ce soit !» — ai-je lancé sèchement, sans laisser la moindre possibilité d’interruption

Quelle audace méprisable et profondément injuste
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— Cet appartement, je l’ai trouvé toute seule, et je n’ai absolument pas l’intention de le partager avec qui que ce soit ! ai-je lancé sèchement, sans laisser la moindre possibilité d’interruption.

Camille Vidal et Julien Lecomte vivent ensemble depuis un peu plus d’un an. L’appartement, un deux‑pièces lumineux situé au septième étage d’un immeuble moderne dans un quartier agréable, n’est ni un héritage ni un cadeau tombé du ciel. Camille l’a acheté grâce à ses propres efforts, après des années à économiser le moindre centime, à travailler sans presque jamais prendre de vacances.

Dix ans plus tôt, elle avait décroché un poste de comptable dans une entreprise de bâtiment pour un salaire de 45 000 forints. Ensuite, elle avait intégré une société plus importante où elle gagnait 60 000, puis, deux ans plus tard, ses revenus étaient montés à 80 000. Elle ne dépensait rien en loisirs, ne partait pas en voyage, n’achetait pas de vêtements coûteux. Chaque somme économisée avait un objectif précis.

Il lui avait fallu trois ans pour réunir l’apport nécessaire au crédit immobilier, et elle avait remboursé l’emprunt en cumulant un second emploi le week‑end. Le jour où l’appartement était devenu entièrement le sien, elle avait ressenti une fierté intense, presque vertigineuse, comme si elle venait de gravir une montagne seule.

Dès le début de leur relation, Julien avait admiré cette indépendance. Lui vivait encore avec sa mère, Dominique Blanc, dans un vieux studio en périphérie de la ville. Quand ils avaient commencé à se fréquenter sérieusement, il était apparu évident que ce logement exigu ne pouvait pas accueillir une vie de couple.

Il s’était donc installé chez Camille presque naturellement, sans véritable discussion formelle. Leur quotidien s’était organisé paisiblement, sans heurts notables. Julien travaillait comme manager dans une entreprise commerciale et percevait environ 50 000 forints. Il participait aux courses et aux charges, réglait une partie des factures. De temps en temps, il achetait quelque chose pour la maison — une poêle neuve, du linge de lit, une ampoule. Il voulait se rendre utile.

L’appartement était chaleureux, et Camille était fière de chaque détail. Elle avait choisi elle‑même le papier peint du salon, déniché les meubles en promotion tout en veillant à leur qualité. Dans la cuisine, de clairs rideaux cousus de ses propres mains laissaient entrer une lumière douce.

Dans la chambre, une grande armoire à portes coulissantes occupait un mur entier. La moitié des étagères restait volontairement vide : Camille détestait les espaces encombrés. Julien plaisantait parfois en disant qu’il se sentait encore comme un invité, mais elle répondait invariablement :

— Mais voyons, Julien. C’est aussi chez toi ici.

Il souriait, opinait, pourtant ces mots semblaient flotter sans jamais vraiment s’ancrer. Ils s’étaient habitués aux soirées tranquilles, aux petits déjeuners partagés, au silence confortable. Tout se déroulait avec une régularité rassurante. Le week‑end, ils allaient au cinéma, commandaient parfois une pizza, et le soir, ils regardaient des séries blottis sur le canapé.

Camille travaillait de neuf heures à dix‑huit heures. Julien restait souvent au bureau jusqu’à vingt heures ; il rentrait fatigué, dînait et se couchait presque aussitôt. Rien d’extraordinaire — et cela convenait parfaitement à Camille.

Leur relation paraissait solide, même si la passion n’y occupait pas une grande place. Julien n’apportait pas de fleurs sans raison, n’organisait pas de soirées romantiques improvisées, mais Camille n’en faisait pas un manque. L’essentiel, pour elle, était d’avoir à ses côtés un homme fiable, qui ne buvait pas, ne disparaissait pas sans explication et ne provoquait pas de scènes inutiles.

Ils évoquaient l’avenir — des vacances en Turquie, l’achat d’une voiture d’occasion — sans imaginer que leur équilibre serait bientôt bouleversé. Peut‑être, au fond d’elle, Camille pressentait‑elle que ce calme était fragile, mais elle repoussait ces pensées comme on chasse un mauvais rêve.

Dominique Blanc commença à se plaindre auprès de son fils : vivre seule lui pesait. Au départ, il ne s’agissait que d’appels occasionnels en soirée. Julien sortait sur le balcon pour parler à voix basse, l’air préoccupé.

Puis les appels devinrent plus fréquents. Un jour, elle perdit ses clés et resta une heure entière bloquée dans la cage d’escalier, en pleurs. Une autre fois, une ampoule avait grillé et personne ne pouvait la remplacer — monter sur un tabouret lui semblait trop risqué. Parfois, elle n’avait personne pour faire les courses : les sacs étaient lourds, et le supermarché se trouvait à trois arrêts de bus.

Julien écoutait, compatissait, et passait de plus en plus souvent chez sa mère après le travail. Camille observait tout cela sans intervenir pour l’instant. Elle comprenait que Dominique Blanc se retrouvait seule, qu’il ne fallait sans doute pas l’abandonner à ses difficultés, mais elle ignorait encore jusqu’où cette situation allait les mener.

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