Monique Delattre reprit d’un ton sec, presque tranchant :
— Dis-lui de retourner chez les siens. Qu’ils s’en chargent, eux. Ici, une nouvelle vie pourra commencer. Tu verras, même moi je respirerai mieux quand tout ça sera terminé.
Camille Lefevre n’entendit pas la suite. Les mots lui avaient frappé la poitrine comme un coup brutal. Ainsi donc, voilà la vérité. Julien Moreau la supportait à peine ? Il attendait simplement qu’elle prenne l’initiative de partir ? Ses jambes se dérobèrent un instant, mais elle se força à rester droite, agrippée au mur du couloir.
Alors c’était pour cela qu’il repoussait sans cesse l’idée d’avoir un enfant… Bien sûr. Pourquoi fonder une famille avec elle, s’il ne voyait en Camille qu’un portefeuille commode ?
L’évidence la brûlait. L’argent, elle n’en avait jamais manqué. Son poste était bien rémunéré, stable, respectable. Pourtant, elle s’était toujours convaincue que la question financière ne devait pas compter dans un couple. Elle refusait d’être cette femme qui fait les comptes au centime près ou qui hésite à offrir un cadeau par peur de déséquilibrer quoi que ce soit. Et maintenant, les souvenirs affluaient.
C’était elle qui avait réglé les frais de la formation professionnelle de Julien lorsqu’il avait voulu changer d’emploi. Une somme conséquente, qu’elle avait déboursée sans hésiter, heureuse de soutenir ses ambitions. Les vacances aussi, c’était presque toujours elle qui les organisait et les payait. Lui soupirait devant les additions, répétant que c’était trop cher.
À présent, elle comprenait autrement ces remarques. Derrière ses protestations se cachait peut-être un reproche voilé : il ne gagnait pas autant qu’elle, certains plaisirs restaient hors de sa portée. Et Camille, aveuglée par l’affection, compensait sans compter.
Même les travaux entrepris dans l’appartement, six mois plus tôt, avaient reposé principalement sur ses épaules. Julien marmonnait qu’on aurait pu faire plus simple, moins coûteux. Elle, elle rêvait d’un intérieur chaleureux, d’un foyer à leur image.
Et la voiture… Elle en eut un frisson. Lorsqu’ils l’avaient choisie, il s’était montré hésitant, presque inquiet face au prix. Elle avait proposé de participer largement, évoquant même un crédit si nécessaire. Heureusement, ils n’étaient pas allés jusque-là. Puis il y avait eu le téléphone dernier cri pour son anniversaire, la montre élégante offerte pour leurs noces, les dîners fréquents au restaurant, toujours réglés par elle…
Un nœud douloureux lui serra la gorge. Elle avait agi par amour, sincèrement. Et lui semblait avoir simplement accepté de vivre à ses dépens.
Sans bruit, Camille fit demi-tour et gagna la chambre. Les larmes brouillaient sa vue, mais elle s’obstinait à les retenir. Une colère froide bouillonnait en elle. Ses mains tremblaient lorsqu’elle sortit la valise de l’armoire. Elle y jeta ses vêtements presque au hasard, sans se soucier de les froisser. L’essentiel était de partir, au plus vite, de cet endroit devenu étranger.
Elle ôta alors l’alliance que Julien lui avait passée au doigt le jour de leur mariage et la déposa sur la table de nuit, comme on abandonne un symbole désormais vidé de sens.
