— Bon, allez, prépare-toi, on part chez maman.
Julien Moreau faisait déjà rouler la valise dans l’entrée. Camille Lefevre n’avait jamais été enthousiaste à l’idée de rendre visite à sa belle-mère. Elle savait d’avance comment la soirée se déroulerait. C’était immuable. Sept ans de mariage, et toujours pas d’enfant. Était-ce vraiment sa faute ? Elle, cela faisait longtemps qu’elle se sentait prête. Mais Julien… c’était sans cesse « plus tard ». Tantôt la promotion à décrocher, tantôt les travaux de l’appartement, puis l’achat de la voiture. À présent, il était question d’une maison de campagne. Comme si un bébé empêchait d’avoir une maison secondaire. Au contraire !
Elle laissa échapper un soupir et plia ses affaires sans conviction. Ils allaient passer la soirée attablés, à discuter de banalités. Sa belle-mère poserait des questions sur son travail, sur leurs projets de vacances, puis, inévitablement, viendraient les sous-entendus. Camille les connaissait par cœur.
« Elodie Caron en a déjà deux, tu sais. Et Manon Girard attend un petit garçon… »
Suivi d’un silence lourd de signification.

Et elle, que pouvait-elle répondre ? Pourtant, aux yeux de tous, la responsable, c’était elle. Certainement pas le précieux fils de Monique Delattre.
Sur la route, Julien alluma la radio. Camille tourna le regard vers le paysage qui défilait. Elle se promettait de lui parler sérieusement. Ce soir même. Assez des faux prétextes. Elle avait trente ans, plus l’âge d’attendre indéfiniment.
Monique Delattre les accueillit avec son enthousiasme habituel. Rien ne changeait jamais. Enfin, presque : un nouveau chat circulait dans l’appartement, un roux aux poils épais. Chez eux, il n’y avait même pas un hamster.
— Camille, ma chérie, entre donc ! lança la belle-mère avec un large sourire.
Camille répondit par une expression polie, un peu forcée.
— M’man, il est où, papa ? demanda Julien en s’affalant déjà sur le canapé, télécommande en main.
— À la maison de campagne, il butte les pommes de terre. Il rentrera demain. Et toi, tu comptes rester couché là ? Tu pourrais aider Camille avec les bagages !
— Oh ça va, je suis crevé. J’ai conduit tout le trajet.
Monique Delattre soupira et se dirigea vers la cuisine. Camille la suivit, résignée.
— Il est magnifique, votre chat, dit-elle pour détendre l’atmosphère.
— Il s’est installé tout seul. On l’a appelé Biscotte. Un vrai chasseur de souris !
Autour d’une tasse de thé, les questions sur le travail commencèrent, puis, fidèlement au scénario habituel, la conversation dériva. Camille hochait la tête, buvait en silence. Depuis le salon, on entendait Julien mâcher bruyamment en regardant le football. Elle se demanda pourquoi ils s’étaient déplacés si c’était pour reproduire la même scène qu’à distance.
— Et vous, toujours rien ? reprit Monique Delattre. Il serait temps d’y penser. J’aimerais tant devenir grand-mère.
Les mâchoires de Camille se crispèrent. Voilà, on y était.
— Maman, intervint Julien sans quitter l’écran des yeux, on en a déjà parlé cent fois. Chaque chose en son temps.
— Quel temps, Julien ? Vous avez trente ans passés !
— Ça suffit ! répondit-il en se levant pour éteindre la télévision. On gère ça nous-mêmes. On n’est plus des enfants.
Camille les observait tous les deux, et elle sentait en elle monter une colère brûlante, prête à éclater à la moindre étincelle.
