— …tu ne dis rien ?
Mathieu releva enfin la tête. Son regard passa de sa mère à sa femme, comme s’il cherchait une issue qui n’existait pas. Puis il prit la parole d’une voix basse, presque prudente.
— À vrai dire… ce n’est pas une idée absurde.
Aurélie se figea net. Elle eut l’impression d’avoir mal entendu.
— Tu plaisantes, j’espère ?
— Pas du tout. Sarah a réellement besoin d’un coup de main. On pourrait procéder à un échange : un appartement plus petit nous suffirait largement, et en contrepartie, on aiderait ma sœur à s’en sortir.
— Un appartement plus petit ? — Les doigts d’Aurélie commencèrent à trembler. — Tu te rends compte de ce que tu proposes ?
— Oui, parfaitement. Ce n’est pas une catastrophe non plus. Les échanges, ça arrive.
— Ça arrive ? — Sa voix monta brusquement. — C’est MON appartement, Mathieu ! Mes parents me l’ont transmis ! J’ai grandi ici !
— Aurélie, ne crie pas. On peut en parler calmement.
— Qu’est-ce qu’il y a à discuter ? Tu veux que je renonce à mon logement pour arranger ta sœur ?
— Pas renoncer, échanger. Tu aurais toujours un toit.
— Mais pas CELUI-LÀ ! Pas CET endroit !
Catherine Lemoine intervint aussitôt, d’un ton faussement apaisant :
— Ma petite Aurélie, inutile de t’emporter comme ça. Nous proposons simplement une solution raisonnable. Tu as un appartement, Sarah en a un aussi. Tout le monde y gagne.
— Non, justement ! Moi, j’y perds mon foyer !
— Ce ne sont que des murs, — balaya la belle-mère d’un geste agacé. — L’essentiel, c’est la famille. La famille doit rester soudée.
Aurélie sentit la colère lui monter au visage. Ses joues brûlaient, ses mains se crispèrent en poings serrés.
— Je n’échangerai rien du tout ! Cet appartement est à moi, point final !
Les mots jaillirent, secs, tranchants. Elle planta son regard droit dans celui de son mari sans détourner les yeux. Mathieu eut un léger sursaut, comme s’il venait de recevoir un coup. Catherine Lemoine poussa un profond soupir.
— Voilà donc comment tu vois les choses, — dit-elle en secouant la tête. — Quel égoïsme. Tu ne penses qu’à toi.
— Je protège ce qui m’appartient.
— Les murs comptent plus que les gens, alors ?! — s’exclama Catherine en se levant brusquement. — On parle de famille, et toi tu parles de patrimoine ! Tu es ingrate, Aurélie. Mathieu t’aime, il prend soin de toi, et tu es incapable d’aider sa propre sœur !
— Je n’ai pas à aider qui que ce soit au prix de mon logement !
— Bien sûr que si ! C’est ton devoir ! Tu es l’épouse, tu dois soutenir ton mari en toutes circonstances !
Mathieu se leva à son tour, tentant de s’interposer :
— Maman, calme-toi. Aurélie, s’il te plaît, évitons de hurler.
— Éviter de hurler ? — se retourna-t-elle vers lui. — Tu veux disposer de mon appartement et je devrais rester silencieuse ?
— Je ne veux rien te prendre. Juste échanger. Ce n’est pas la même chose.
— Pour moi, si ! Je refuse de perdre cette maison !
— Tu ne la perds pas, tu en auras une autre.
— Je n’en veux pas d’une autre ! C’est ici que je veux vivre !
Catherine Lemoine porta une main à son front.
— Mon Dieu, quelle obstination… Tu ne penses jamais à la famille, seulement à toi-même !
— Je pense à moi parce que personne d’autre ne le fait !
La discussion dégénéra complètement. Catherine Lemoine criait à l’ingratitude, à l’égoïsme, accusant Aurélie de détruire l’harmonie familiale. Mathieu tentait tant bien que mal de calmer sa mère, tout en essayant de convaincre sa femme qu’un compromis pacifique était possible. Aurélie, debout au milieu du salon, comprit avec une lucidité glaciale qu’il n’y aurait aucun retour en arrière.
— Cet appartement est le mien. Mes parents l’ont acquis, ils me l’ont laissé. Je ne le donnerai à personne.
— Aurélie, je te propose seulement d’aider ma sœur, et toi tu te braques ! — lança Mathieu avec reproche.
— Tu veux régler les problèmes de ta famille à mes dépens !
— À nos dépens ! Nous sommes mariés, nous formons une famille !
— Être une famille ne signifie pas sacrifier son foyer !
Catherine Lemoine s’approcha et pointa un doigt accusateur vers elle.
— Tu es une mauvaise épouse. Une vraie femme soutient toujours son mari. Elle aide sa famille, sans discuter. Et toi, tu ne penses qu’à toi !
— Catherine Lemoine, je vous en prie, partez, — dit Aurélie d’une voix basse mais inflexible.
— Comment ça ?
— Quittez mon appartement. Immédiatement.
Le visage de la belle-mère vira au rouge.
— Tu oses me mettre à la porte ?
— Oui. C’est mon domicile, et je n’autoriserai plus personne à y crier.
— Mathieu ! — s’exclama-t-elle en se tournant vers son fils. — Tu entends la façon dont elle me parle ?
Mathieu resta immobile, pris entre sa mère et son épouse, incapable de faire un pas dans un sens ou dans l’autre.
