«Je n’échangerai rien du tout ! Cet appartement est à moi — point final !» — lança-t-elle sèchement en plantant son regard dans celui de son mari

Quelle abjecte ingratitude : on menace mon foyer sacré.
Histoires

— Oui.

— Je comprends. Tu as eu de la chance, Aurélie. Tout le monde n’hérite pas d’un bien pareil.

Aurélie ne répondit pas. Cette phrase — tu as eu de la chance — lui heurta désagréablement l’esprit. Comme si recevoir l’appartement après la disparition de ses parents relevait d’un coup de pouce du destin, et non d’un deuil irréparable.

Mathieu, lui, ne réagit pas aux questions insistantes de sa mère. Plus tard, quand Aurélie tenta d’aborder le sujet des visites répétées de Catherine Lemoine, il balaya ses inquiétudes d’un geste vague.

— Franchement, ma mère passe, et alors ? Elle est seule, elle s’ennuie, c’est normal qu’elle vienne.

— Peut-être, mais à chaque fois, elle observe tout comme si elle évaluait les lieux.

— Tu te fais des idées. Tu analyses trop.

Aurélie n’insista pas. Il était possible qu’elle exagère. Après tout, Catherine Lemoine restait aimable, souriante, toujours reconnaissante pour le thé. Créer un conflit sur des impressions floues aurait été absurde.

Quelques mois plus tard, la sœur de Mathieu, Sarah Monnier, annonça ses fiançailles. Elle n’avait que vingt-quatre ans, travaillait comme responsable commerciale débutante et gagnait modestement sa vie. Son fiancé, Théo Carpentier, était employé sur des chantiers. Tous deux partageaient un petit studio en location, et leurs revenus couvraient à peine les dépenses courantes.

Le mariage fut célébré simplement, dans un café réservé pour l’occasion. Une trentaine d’invités, rien de plus. Catherine Lemoine rayonnait, portait des toasts, serrait sa fille dans ses bras. Mathieu félicita chaleureusement sa sœur, Aurélie ajouta quelques mots sincères. L’ambiance fut conviviale, et les derniers invités partirent tard dans la soirée.

Une semaine après la cérémonie, Catherine Lemoine se présenta de nouveau chez eux. Cette fois, elle n’apportait aucun gâteau. Son visage était grave, et un sac pendait à son bras. Mathieu était à la maison, installé sur le canapé devant la télévision. Aurélie préparait le dîner dans la cuisine.

— Mathieu, Aurélie, il faut que nous parlions, déclara la belle-mère en entrant dans le salon.

Aurélie s’essuya les mains et rejoignit la pièce. Catherine Lemoine s’assit à table et sortit plusieurs documents de son sac. Mathieu se rapprocha, tandis qu’Aurélie resta debout.

— De quoi s’agit-il, Catherine ? demanda-t-elle prudemment.

— De Sarah. Elle et Théo rencontrent de sérieux problèmes de logement. Le loyer leur coûte trop cher, une grande partie de leur salaire y passe. Acheter est hors de portée, ils n’ont aucune épargne.

— C’est leur situation, répondit Aurélie avec retenue. Ce sont des adultes.

— Bien sûr qu’ils le sont. Mais nous sommes une famille. On doit se soutenir.

Aurélie se raidit. Le mot soutenir sonnait étrangement, chargé d’un sous-entendu.

— Et concrètement, que proposez-vous ?

Catherine Lemoine posa son regard tour à tour sur Mathieu et sur Aurélie, puis esquissa un sourire.

— Vous avez ici beaucoup d’espace. Trois pièces pour deux personnes, c’est largement suffisant… presque trop.

— Trop ? répéta Aurélie en fronçant les sourcils. Où voulez-vous en venir ?

— L’idée m’est venue qu’on pourrait échanger cet appartement contre deux plus petits. Un pour vous, un pour Sarah et Théo. Tout le monde y gagnerait. D’ailleurs, j’ai déjà repéré quelques options. Regardez, il y a des photos et des chiffres.

Elle parlait avec une banalité déconcertante, comme si elle proposait simplement de descendre acheter du pain. Aurélie resta figée. Échanger l’appartement ? Son appartement ?

— Vous êtes sérieuse ? Sa voix tremblait.

— Évidemment. Chaque famille aurait son propre toit. Sarah serait enfin chez elle, et vous ne seriez pas sans logement. Et s’il reste un peu d’argent, je pourrais aller en cure thermale, prendre soin de ma santé.

Catherine Lemoine poursuivait son exposé avec assurance, développant son plan comme s’il s’agissait d’un bien collectif, d’une ressource familiale commune. Aurélie écoutait, sentant la tension lui nouer l’estomac.

— Catherine, cet appartement m’appartient, dit-elle enfin, lentement.

— Bien sûr, il est à toi. Mais tu es mariée à Mathieu. Vous formez un couple, tout est partagé.

— Non. Ce n’est pas partagé. J’ai hérité de ce logement avant notre mariage. C’est mon bien personnel.

— Allons, quelle importance ? Vous vivez ensemble. La famille passe avant tout.

Aurélie tourna la tête vers son mari. Mathieu gardait le silence, les yeux baissés vers le sol. Son visage était fermé, les lèvres crispées.

— Mathieu, tu ne vas quand même pas…

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