— Je ne partagerai rien du tout ! Cet appartement est à moi — point final ! lançai-je sèchement, en plantant mon regard dans celui de mon mari.
Aurélie Renaud poussa la porte de son appartement et s’arrêta sur le seuil, comme elle en avait pris l’habitude au fil des années. Elle le faisait presque inconsciemment, à chaque retour. Devant elle s’ouvrait le vaste séjour aux plafonds hauts, baigné de lumière grâce aux larges fenêtres. Le parquet, posé autrefois par ses parents de leurs propres mains, grinçait doucement sous ses pas. Chaque détail lui était familier, chargé d’une présence invisible.
Ce trois-pièces situé en plein centre-ville constituait l’héritage reçu après la disparition de ses parents. Ce n’était pas seulement un bien immobilier : chaque recoin conservait la trace des soirées partagées, des éclats de rire, de la chaleur familiale qui avait autrefois rempli ces murs.
Lorsque Mathieu Delmas l’avait demandée en mariage, Aurélie n’avait pas hésité une seconde à lui proposer de venir vivre chez elle. L’espace ne manquait pas, l’appartement s’y prêtait largement. Mathieu avait accepté sans réfléchir, l’avait serrée contre lui, embrassée, qualifiant l’idée d’excellente. Leur mariage s’était déroulé simplement, sans faste inutile. Après la lune de miel, ils s’étaient attelés ensemble à l’aménagement de leur quotidien.
Aurélie travaillait comme décoratrice d’intérieur, tandis que Mathieu était employé dans une société informatique. D’un commun accord, ils avaient décidé de moderniser l’appartement. Un nouveau canapé avait pris place dans le salon, les rideaux vieillots avaient été remplacés par des stores contemporains, et la cuisine avait été entièrement repensée : façades claires, électroménager encastré, lignes épurées. Aurélie se réjouissait de chaque transformation. Peu à peu, le lieu cessait d’être seulement le sien pour devenir leur foyer.

Mathieu aimait inviter ses amis. Ils s’installaient dans la cuisine, buvaient des bières, parlaient football ou jeux vidéo jusque tard. Les compliments revenaient inlassablement :
— Franchement, Mathieu, tu as réussi ta vie ! Un appart comme ça, une femme aussi belle… Tu as une chance incroyable.
Mathieu se contentait de sourire, sans jamais corriger leurs propos. Aurélie entendait ces remarques, mais ne s’en offusquait pas. L’appartement était agréable, et il lui semblait naturel d’en faire profiter son mari.
Les six premiers mois s’écoulèrent dans une tranquillité presque parfaite. Aurélie travaillait depuis chez elle, installée devant son ordinateur dans le bureau, esquissant plans et projets. Mathieu rentrait tard, fatigué mais satisfait. Le soir, ils dînaient ensemble, regardaient des séries, parlaient de leurs projets du week-end. Leur vie suivait un rythme régulier, sans heurts ni tensions.
Tout bascula lorsque la mère de Mathieu se mit à venir plus souvent. Catherine Lemoine habitait le quartier voisin, dans un vieux deux-pièces qu’elle louait depuis des années. Autrefois, ses visites se limitaient aux fêtes ou aux occasions particulières. Après le mariage, elles devinrent de plus en plus fréquentes.
Au début, elle arrivait avec des gâteaux faits maison.
— Aurélie, j’ai préparé quelque chose, goûtez donc. Mon Mathieu adore ceux aux pommes.
Aurélie la remerciait, mettait l’eau à chauffer pour le thé. Catherine Lemoine s’asseyait un moment, puis se levait et commençait à parcourir l’appartement.
— Tout est magnifique. L’agencement est confortable, la lumière est superbe. Et la rénovation est récente, on voit que ça a été fait avec soin.
— Merci, Catherine Lemoine, répondait Aurélie avec politesse.
La belle-mère entrait ensuite dans la chambre, inspectait les placards, jetait un œil dans le bureau.
— Et ici, c’est ton espace de travail ?
— Oui, je travaille à domicile.
— Quel confort… Une pièce entière pour travailler. C’est un vrai luxe.
Le ton se voulait admiratif, pourtant Aurélie percevait autre chose derrière ces paroles. Pas de jalousie franche, plutôt une évaluation silencieuse, comme si Catherine Lemoine calculait déjà comment cet espace pourrait être exploité.
Les visites continuèrent. Tantôt avec des pâtisseries, tantôt « juste parce qu’elle passait dans le coin ». Il lui arrivait même de venir en journée, lorsque Mathieu était absent. Aurélie ouvrait la porte, l’accueillait, mais sentait en elle une inquiétude grandissante. Sa belle-mère observait trop attentivement, posait trop de questions sur la surface, la disposition des pièces, le prix de l’immobilier dans le quartier.
Un jour, Catherine Lemoine s’arrêta devant la fenêtre du bureau et regarda la cour intérieure.
— La vue est agréable. C’est calme, verdoyant. Un endroit comme celui-ci vaut de l’or.
— Oui, mes parents aimaient énormément ce quartier.
— Tes parents, dis-tu… donc cet appartement vient bien d’eux, n’est-ce pas ?
