Pour la première fois depuis leur mariage, Céline Barbier eut la sensation nette que Fabien Chevalier ne se tenait pas de son côté. Si un choix devait être fait entre elle et les siens, il opterait toujours pour sa famille, sans hésiter.
Le lendemain matin, encore secouée par cette certitude douloureuse, Céline appela sa belle-mère. Christine Bonnet était une femme droite, franche, souvent sévère mais fondamentalement équitable. Quand quelqu’un disait la vérité, c’était bien elle.
— Christine Bonnet, bonjour. Comment allez-vous aujourd’hui ?
— Bonjour, Céline, ma chère. Oh… je fais aller. Et toi ?
— Ça va. Dites-moi… Aurélie Leclerc passe souvent chez vous ces temps-ci ?
Un silence un peu trop long s’installa.
— Pourquoi cette question ?
— Par simple curiosité.
— Céline, répondit Christine d’un ton soudain plus grave, Aurélie vit chez moi. Depuis trois semaines déjà.
Céline sentit son corps se figer.
— Elle vit chez vous ? Vous voulez dire… qu’elle a quitté son logement ?
— Évidemment. Elle m’a expliqué que toi et Fabien ne souhaitiez plus l’aider financièrement et qu’elle avait dû partir de son appartement. Alors je l’ai accueillie. C’est ma fille, tout de même… je n’allais pas la laisser dehors.
À l’intérieur, tout se glaça.
— Christine Bonnet, nous n’avons jamais cessé de l’aider. Je lui ai même fait établir une carte bancaire distincte pour qu’elle puisse régler ses dépenses courantes.
À l’autre bout du fil, le silence devint lourd, presque incrédule.
— Tu as fait… quoi ? murmura finalement Christine. Quelle carte ?
— Une carte pour la nourriture, le loyer, les transports. C’est Fabien qui m’a demandé de l’aider. J’ai accepté.
— Céline… la voix de Christine trembla. Elle ne m’a pas donné un centime. Rien pour les courses, rien pour les charges. Elle mange ici, vit ici, sans jamais proposer de participer. Je croyais sincèrement qu’elle était sans ressources…
Céline ferma les yeux. Tout s’éclairait. Aurélie avait emménagé chez sa mère, cessé de payer un loyer, réduit ses frais au minimum et, pendant ce temps, utilisait l’argent de Céline pour des restaurants, des vêtements et des sorties.
— Merci, Christine Bonnet. Je vais m’en occuper.
— Céline, attends… ne pense pas que j’étais au courant. Jamais je n’aurais…
— Je sais. Ce n’est pas votre faute.
Elle raccrocha et resta longtemps immobile, le regard fixé dans le vide. Puis, d’un geste calme, elle ouvrit l’application bancaire, sélectionna la carte au nom d’Aurélie et la bloqua. Trois pressions sur l’écran. Terminé.
— Comment as-tu osé bloquer la carte de ma sœur ?! hurla Fabien Chevalier en déboulant au milieu du salon.
Céline ne se leva pas du canapé. Elle l’observa simplement : l’homme avec qui elle partageait sa vie depuis dix ans, le père de son enfant, celui avec qui elle avait bâti un foyer. Et il criait contre elle pour une femme qui les avait manipulés.
— Je refuse qu’on profite de moi, déclara-t-elle d’une voix basse mais ferme.
— Quoi ? balbutia Fabien, déstabilisé.
— Ta sœur nous a menti. Elle vit chez ta mère, ne paie rien, et l’argent que nous lui donnions servait à ses loisirs. J’ai appelé Christine Bonnet. Elle m’a tout confirmé.
Fabien ouvrit la bouche, la referma, chercha ses mots. Aucun ne sortit.
— Tu as… appelé ma mère ? Tu m’as contredit ?
— Oui. Parce que toi, tu n’as pas voulu m’écouter. Quand je t’ai parlé d’Aurélie au restaurant et au centre commercial, tu l’as défendue immédiatement. Pas moi. Elle.
— C’est ma sœur !
— Et moi, qui suis-je ? Céline se leva enfin, sa voix vibrante d’acier. Ta femme. La mère de ton fils. Celle qui, depuis six mois, assure les finances pendant que tu poursuis ton projet. Et au lieu de me faire confiance, tu protèges quelqu’un qui nous a cyniquement utilisés.
Fabien pâlit.
— Où veux-tu en venir ?
— À une chose très simple, répondit-elle en avançant d’un pas : si tu continues à défendre ceux qui abusent de nous, ce ne sera pas seulement la situation d’Aurélie qui devra être remise en question, mais l’équilibre même sur lequel repose notre vie commune.
