«Je refuse qu’on profite de moi» — déclara Céline d’une voix basse mais ferme en bloquant la carte

Cette trahison odieuse détruit tout notre fragile équilibre
Histoires

Le restaurant où Céline Barbier se trouvait ce soir-là ne faisait clairement pas partie des adresses bon marché. La note moyenne y commençait autour de trois mille euros par personne, un genre d’établissement que l’on réservait aux grandes occasions ou aux rendez-vous professionnels de haut niveau. Rien d’un lieu où l’on venait par hasard.

Alors qu’elle se dirigeait vers les toilettes, longeant la rangée de tables installées près des immenses baies vitrées, un éclat de rire familier lui parvint aux oreilles. Instinctivement, Céline ralentit, puis tourna la tête. À une table un peu à l’écart, couverte d’assiettes de pâtes, de fruits de mer et d’une bouteille de vin blanc déjà bien entamée, Aurélie Leclerc était assise. Nouvelle tenue, maquillage soigné. Elle était entourée de trois amies. Elles parlaient fort, riaient, visiblement détendues, presque insouciantes.

Céline resta figée. Une hésitation la traversa : devait-elle s’approcher, dire bonjour, faire semblant de rien ? Finalement, elle jugea que cela n’en valait pas la peine. Sans un mot, elle fit demi-tour et rejoignit sa propre table.

— Tout va bien ? demanda sa collègue en remarquant son trouble.

— Oui, répondit Céline en hochant la tête. Tout va très bien.

Mais c’était faux. Absolument rien n’allait.

Elle ne souffla mot à Fabien Chevalier ce soir-là. Peut-être que les amies d’Aurélie avaient réglé l’addition. Peut-être fêtaient-elles un anniversaire. Après tout, les jeunes filles avaient aussi droit à un moment de détente. Céline se força à croire qu’il ne fallait pas tirer de conclusions hâtives.

Pourtant, le doute s’était installé, discret mais tenace.

Quelques jours plus tard, elle recroisa Aurélie dans un centre commercial. C’était un samedi, en début d’après-midi. Céline cherchait du linge de maison lorsqu’elle aperçut une silhouette connue près de la sortie d’une boutique de vêtements. Aurélie, le téléphone collé à l’oreille, portait deux grands sacs de shopping bien remplis. Son visage rayonnait de satisfaction.

Cette fois, Céline s’approcha.

— Aurélie ?

La jeune femme sursauta légèrement avant de se retourner. Une ombre d’inquiétude traversa brièvement ses traits, aussitôt remplacée par un sourire un peu forcé.

— Cé… Céline ! Bonjour ! Quelle surprise !

— Bonjour, répondit Céline en désignant les sacs. Tu fais des achats ?

— Oh… oui, enfin… — Aurélie hésita. — Il y avait des promotions incroyables. Des t-shirts à trois cents euros, des jeans presque donnés… je n’ai pas su résister.

— Je vois, dit Céline avec un sourire crispé. Bien joué. Et… côté travail, tu as trouvé quelque chose ?

— Pas encore, avoua Aurélie en baissant les yeux. Mais je cherche vraiment. J’ai déjà passé plusieurs entretiens.

— Tant mieux. Je te souhaite bonne chance.

Elles se séparèrent là-dessus. Céline poursuivit son chemin, mais une boule dure s’était formée dans sa poitrine. Les soldes, bien sûr. Cette enseigne en proposait parfois. Pourtant, les sacs débordaient, et Aurélie n’avait rien de quelqu’un qui comptait chaque euro pour finir le mois.

Le soir même, alors que Fabien était installé devant un match de football, Céline s’assit près de lui.

— Fabien, il faut qu’on parle.

— Maintenant ? répondit-il sans quitter l’écran des yeux.

— Oui. À propos d’Aurélie.

Il se tourna enfin vers elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je l’ai vue. Deux fois. Une fois au restaurant avec ses amies, et une autre au centre commercial, chargée de sacs.

Fabien fronça les sourcils.

— Et alors ?

— Comment ça, “et alors” ? s’efforça-t-elle de rester calme. On l’aide financièrement pour manger et se loger, et elle déjeune dans des restaurants hors de prix et s’achète des vêtements de marque.

— Céline, soupira-t-il, comme s’il expliquait l’évidence à un enfant. Peut-être que ses amies ont payé. Tu n’en sais rien. Et pour les vêtements… elle t’a dit qu’il y avait des réductions. Tu voudrais qu’elle s’habille en haillons ?

— Je voudrais surtout qu’elle soit honnête.

— Elle ne ment pas ! s’emporta Fabien. C’est toi qui es injuste avec elle !

— Moi ? répliqua Céline en sentant quelque chose se briser en elle. Moi qui ai accepté de l’aider, je serais injuste ?

— Tu imagines toujours le pire ! Tu n’as même pas cherché à comprendre, tu accuses directement !

Céline se leva brusquement.

— Très bien, Fabien. Fais comme tu veux.

Elle se réfugia dans la chambre, ferma la porte derrière elle et s’assit au bord du lit, le cœur lourd, avec pour la première fois l’impression amère d’être seule face à ses doutes.

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