— Comment as-tu osé faire bloquer la carte de ma sœur ?! hurla mon mari, hors de lui.
Céline Barbier feuilletait des rapports sur sa tablette lorsque la porte s’ouvrit violemment. Fabien Chevalier fit irruption dans l’appartement sans même prendre la peine d’ôter ses chaussures. Il lui suffit d’un regard pour comprendre qu’un incident venait de se produire. Planté sur le seuil, il brisa le calme du salon d’une voix tranchante :
— Comment as-tu pu bloquer la carte d’Aurélie ?! cria-t-il en brandissant son téléphone. Elle vient de m’appeler en larmes ! Elle dit qu’elle ne peut même plus acheter de quoi manger !
Avec lenteur, Céline posa la tablette sur la table basse et leva les yeux vers lui. Son expression était calme. Trop calme pour quelqu’un que l’on accusait d’une telle dureté.
— Assieds-toi, Fabien, répondit-elle d’un ton égal. Parlons-en.

— M’asseoir ? Tu te rends compte de ce que tu as fait ? lança-t-il en avançant dans la pièce sans obéir. Aurélie n’a plus un euro ! Plus rien du tout !
— Vraiment ? Céline arqua légèrement un sourcil. Alors explique-moi pourquoi ta mère m’a dit hier qu’Aurélie vivait chez eux depuis trois semaines sans avoir participé une seule fois aux courses.
Fabien se tut. Juste un instant.
— Et alors ? Quel rapport avec ma mère ? On avait décidé de l’aider jusqu’à ce qu’elle retrouve du travail. Tu étais d’accord, toi aussi.
Céline se leva, traversa le salon et s’arrêta devant la fenêtre. La ville du début de soirée s’étendait sous ses yeux, les lumières s’allumaient peu à peu, transformant la grisaille en un décor presque apaisant. Loin, très loin de cette confrontation.
Tout avait commencé deux mois plus tôt. Fabien était rentré du bureau sombre et taciturne. Il s’était servi du thé et était resté longtemps assis dans la cuisine, silencieux. Céline savait qu’il parlerait quand il serait prêt.
— Aurélie a été licenciée, finit-il par dire. Son entreprise “réorganise”. La moitié du service est passée à la trappe.
Céline posa la poêle qu’elle tenait.
— C’est dur… Elle cherche déjà autre chose ?
— Bien sûr. Mais tu sais comme c’est compliqué en ce moment… Il se frotta l’arête du nez avant d’ajouter : Céline, je me disais… on pourrait peut-être l’aider un peu. Temporairement. Un mois ou deux, pas plus.
Elle resta immobile, un oignon encore dans la main.
— L’aider comment ?
— Le loyer, la nourriture… histoire qu’elle ne s’inquiète pas pour le strict nécessaire pendant qu’elle cherche. Elle est en location, tout coûte cher.
Céline savait qu’elle accepterait. Pas par faiblesse, mais parce que Fabien demandait rarement quoi que ce soit, et refuser d’aider sa sœur n’aurait pas été juste. La famille restait la famille.
— D’accord, dit-elle en hochant la tête. Je lui ferai une carte secondaire liée à mon compte, avec un plafond. Qu’elle me prévienne s’il lui faut plus, pour éviter les malentendus.
Fabien l’enlaça par-derrière.
— Merci. Vraiment. Aurélie saura apprécier, j’en suis sûr.
Céline ne répondit pas et reprit son couteau. Pourtant, au fond d’elle, une inquiétude diffuse griffa quelque chose qu’elle préféra ignorer.
Le premier mois se déroula sans accroc. Céline avait fixé un montant suffisant pour que sa belle-sœur règle le loyer de son petit studio en périphérie, fasse ses courses et se déplace. Sans excès, mais correctement.
Aurélie envoyait parfois des messages sur le groupe familial : « Merci infiniment, vous me sauvez », « Je ne sais pas ce que je ferais sans vous ». Fabien était rassuré, Céline aussi. Tout semblait sous contrôle.
Puis arriva ce fameux soir au “Grand Palace”.
Céline y avait donné rendez-vous à une collègue ; autour d’un verre de vin, elles discutaient calmement d’un nouveau projet, sans se douter que cette soirée allait tout faire basculer et ouvrir la porte à des découvertes bien plus dérangeantes.
