«Je reste ici. Cet appartement m’appartient» — déclara-t-elle calmement, le contraignant à faire ses valises

Quelle injustice haïssable, quelle dignité enfin retrouvée.
Histoires

Sandrine Morel remarqua aussitôt que Ludovic Leclerc avait sorti le grand jeu. Il portait sa chemise la plus élégante — celle couleur crème qu’ils avaient choisie ensemble l’année précédente pour son anniversaire. Aux pieds, des chaussures neuves. Il avait même mis des boutons de manchette, chose rarissime à la maison, surtout un dimanche où il restait d’ordinaire en tenue d’intérieur.

— Sandrine, il faut qu’on parle, déclara-t-il, immobile près de la fenêtre, le dos tourné.

Elle posa sa tasse de café avec lenteur. Son cœur fit un bond, mais la sensation n’avait rien d’angoissant. C’était plutôt une curiosité inattendue qui la traversait.

Tout chez Ludovic trahissait une longue préparation. Il s’était visiblement mis en condition, comme pour un moment solennel. Et soudain, elle comprit : il s’attendait à des larmes, à des supplications, peut-être même à une scène. Or, contre toute attente, un calme profond s’installait en elle.

— Je pense que le mieux serait qu’on se sépare, poursuivit-il sans se retourner. — Nous le savons tous les deux.

— Nous le savons ? répéta-t-elle, surprise par la sérénité de sa propre voix.

Une voix posée, presque curieuse.

Il se retourna enfin. Son visage affichait une franche déconcertation : la réaction de Sandrine ne correspondait pas au scénario qu’il avait imaginé.

— Enfin… oui. On est adultes. Les sentiments se sont éteints, inutile de jouer la comédie.

Sandrine s’adossa au dossier de la chaise. Vingt-deux ans de mariage. Un fils élevé ensemble. Les tempêtes de l’adolescence, les siennes et celles de leur enfant. Et maintenant, peut-être, l’entrée réelle dans la cinquantaine.

— Et moi, je vais où ? demanda-t-elle simplement.

— Eh bien… — Ludovic hésita. — Tu pourrais rester quelque temps chez Julie Gautier. Ou louer quelque chose. Je t’aiderai financièrement au début.

Julie, sa sœur, n’avait jamais caché qu’elle jugeait ce mariage comme une erreur.
« Je t’aiderai financièrement ». Quelle générosité touchante.

— Et toi, qu’as-tu prévu ?

— Moi ? — Il n’avait manifestement pas anticipé la question. — Rien de précis. Peut-être vendre l’appartement, prendre plus petit.

— L’appartement ? — Sandrine inclina légèrement la tête. — Celui-ci ?

— Oui, bien sûr. Pourquoi ?

Elle se leva et s’approcha de la fenêtre. Instinctivement, Ludovic recula d’un pas. En bas, des élèves marchaient, cartables sur le dos : la rentrée venait de commencer, et le monde continuait de tourner.

— Ludovic, tu te rappelles à quel nom l’appartement est enregistré ?

— Au mien, évidemment. Pourquoi cette question ?

— Au mien, corrigea-t-elle doucement, avec une surprise qui semblait sincère. — Tu es vraiment sûr de toi ?

Pour la première fois depuis le début de la conversation, il parut perdre ses repères.

— Bien sûr que j’en suis sûr… On l’a acheté il y a longtemps…

— Avec l’argent que ma mère m’avait donné avant notre mariage, conclut Sandrine calmement, laissant la suite de ses souvenirs prête à refaire surface.

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