«Je ne suis qu’une cuisinière, Raphaël.» — dit-elle calmement en lui tendant sa veste et en le renvoyant chez sa mère

Un tel mépris est intolérable et honteux.
Histoires

Sans la moindre secousse. À l’intérieur, il n’y avait rien : un vide lisse, froid, presque apaisant.

Lorsqu’elle eut terminé, l’horloge indiquait onze heures. Aurélie Gauthier glissa les flacons vides dans la poubelle, noua soigneusement le sac et descendit le déposer dans le conteneur de l’immeuble.

Raphaël Moreau rentra vers une heure du matin, ivre. Il s’effondra sur le lit sans poser la moindre question. Aurélie se coucha à ses côtés. La nuit passa, opaque, sans rêves.

Le matin du trente-et-un, Raphaël repartit aussitôt, pressé dès le seuil.

— Dépêche-toi, c’est où les plats ? Maman a dit qu’il fallait tout apporter pour midi, ils vont commencer à dresser la table.

Il attrapa les sacs, les entassa dans le coffre, claqua le hayon puis lança en se retournant :

— C’est bon, j’y vais ! Tu te débrouilles toute seule !

Pas un mot de fête, pas un vœu.

Aurélie leva la main. La voiture disparut au bout de la rue.

Elle rentra, se fit un café, alluma la télévision. La journée entière s’étira sur le canapé. Le silence régnait, étrange mais paisible. Sandrine Nguyen appela trois fois pour l’inviter chez elle ; Aurélie déclina. Elle avait besoin d’être seule.

À minuit, elle entrechoqua son verre de vin pétillant avec l’écran, où le président adressait ses souhaits à la République française. Puis elle s’installa près de la fenêtre, observant les feux d’artifice. Les gerbes de lumière éclataient au-dessus de la ville, intenses et fugitives.

À deux heures du matin, le téléphone vibra furieusement.

— QU’EST-CE QUE T’AS MIS LÀ-DEDANS ?!

Raphaël hurlait si fort qu’elle éloigna l’appareil de son oreille.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’EST L’ENFER ! Tout le monde est coincé aux toilettes ! Ma mère, ma sœur, les invités ! Les enfants pleurent, certains vomissent, personne ne peut partir ! Le mari de ma sœur s’est fait dessus à table ! Tout le monde a fui, la fête est ruinée ! Qu’est-ce que tu as fait ?!

Aurélie prit une gorgée.

— J’ai cuisiné exactement comme Brigitte Muller l’avait demandé. À la maison, avec application. Apparemment, vos estomacs ne supportent plus la nourriture préparée par des gens extérieurs. Tu l’as toujours dit : vous avez votre cercle à vous.

— Tu… l’as fait exprès ?

Sa voix se brisa.

— Je ne suis qu’une cuisinière, Raphaël. Bonne pour la cuisine, tu te souviens ? « Une fille simple, ça suffit pour les fourneaux. » Les mots de ta mère, le jour de notre mariage. Il y a douze ans.

Le silence s’installa, dense, avant que la ligne ne se coupe.

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