«Je ne suis qu’une cuisinière, Raphaël.» — dit-elle calmement en lui tendant sa veste et en le renvoyant chez sa mère

Un tel mépris est intolérable et honteux.
Histoires

À six heures précises, elle se remit à l’ouvrage. Le jour n’était pas encore levé qu’elle épluchait, coupait, assemblait de nouveau. À un moment, une idée la traversa : aucune colère. Rien. Elle accomplissait simplement une tâche, comme on enchaîne des gestes appris par cœur.

À midi, sa sœur Sandrine Nguyen passa la porte. En découvrant la table envahie de boîtes hermétiques, elle siffla doucement.

— Tu lances un service traiteur maintenant ?

— Non. C’est pour la famille de Raphaël Moreau. Le réveillon.

— Et toi, tu fêtes où ?

— Ici. Toute seule. On ne m’a pas invitée, mais on m’a commandé le repas.

Sandrine s’assit sur un tabouret. Le silence s’étira.

— Il y a quelque chose que je garde pour moi depuis longtemps, murmura-t-elle enfin. Tu te souviens de votre mariage ? J’ai surpris Brigitte Muller près des toilettes, elle parlait avec une amie. Elle a dit : “Raphaël s’est trouvé une fille simple. Tant mieux, au moins elle sait cuisiner. Pour la cuisine, ça suffit.”

Aurélie s’immobilisa. La lame resta suspendue au-dessus de la planche.

— Douze ans sans rien dire ?

— Je pensais que ça ne me regardait pas… pardon. Mais là, en voyant tout ça, j’ai la nausée. Tu vas vraiment leur donner à manger et passer le Nouvel An seule ?

— Oui.

Sandrine partit en claquant la porte.

À dix-neuf heures, le téléphone sonna. La voix de Brigitte Muller coulait, mielleuse.

— Aurélie, ma chère, je me demandais… tu pourrais ajouter des crevettes ? Et un peu de caviar rouge. C’est le Nouvel An, il y aura des invités importants. Raphaël te remboursera plus tard.

Plus tard. En douze ans, il ne lui avait jamais rendu un euro pour ces fêtes familiales.

— Très bien, Brigitte Muller. Je m’en occupe.

Elle raccrocha, resta assise sur le canapé, le regard fixe, une dizaine de minutes. Puis elle se leva, enfila sa veste et sortit. À la pharmacie du coin, elle acheta deux flacons d’un laxatif puissant, incolore et sans goût.

De retour chez elle, elle ouvrit le premier récipient d’aspic. Quelques gouttes tombèrent dans la gelée, qu’elle mélangea soigneusement avant de refermer. Puis la salade de harengs sous manteau : encore des gouttes dans la mayonnaise. Ensuite l’Olivier, la Mimosa, la sauce du poisson. Ses mains avançaient avec une régularité tranquille, sans trembler, comme si rien d’autre n’existait.

Suite de l'article

Pages Réelles