— Maman a dit qu’il valait mieux que tu restes à la maison. Cette année, ce sera une fête strictement familiale.
Raphaël Moreau ne leva même pas les yeux de son téléphone. Aurélie Gauthier resta immobile, le chiffon figé entre ses doigts, au milieu de la cuisine. Nous étions le vingt-sept décembre, à trois jours du Nouvel An, et elle venait d’être, une fois de plus, rayée de la liste des proches.
— Comment ça, rester à la maison ?
— Ben… comme ça. Tu n’allais quand même pas t’imposer, non ? L’appartement de maman n’est pas extensible, répondit-il enfin en détachant son regard de l’écran, visiblement surpris par la question, comme si elle venait de dire une absurdité. — En revanche, elle a demandé que tu cuisines. Voilà ce qu’il faut.
Il lui tendit une feuille couverte de l’écriture ronde et appliquée de Brigitte Muller. Aurélie la saisit du bout des doigts.

Aspic. Trois sortes de salades. Poisson au four. Tourtes à la viande et aux pommes. Plateaux de charcuterie et de fromages. En bas, une phrase ajoutée : « Et surtout, soigne la présentation, Aurélie. Il y aura des invités. »
Des invités. Eux avaient leur place. Elle, non.
— Donc elle veut que je prépare à manger pour vingt personnes, mais sans m’asseoir à table avec elles.
Aurélie ne posait pas vraiment la question. Elle testait simplement la phrase à voix haute, pour en mesurer l’étrangeté.
— Oui, voilà. Tu comprends bien, c’est leur cercle à eux. Tu te sentirais mal à l’aise là-bas.
Douze années de mariage. Douze ans passés à cuisiner pour cette famille à chaque réunion, chaque anniversaire, chaque fête. Elle avait été autorisée à s’asseoir à table trois fois tout au plus. Le reste du temps : réchauffer, servir, débarrasser, laver.
— D’accord, dit-elle calmement.
Raphaël hocha la tête et replongea aussitôt dans son téléphone.
Le vingt-neuf décembre, Aurélie se trouvait au supermarché, devant l’étal de viande destinée à l’aspic. La moitié de son salaire mensuel. Celui qu’elle mettait de côté pour s’acheter un manteau d’hiver. Elle prit quand même la viande et la déposa dans le chariot. Puis le saumon, les avocats, les ananas pour les salades. Brigitte Muller aimait que tout soit « comme il faut ».
À la maison, elle fit bouillir, découpa, assembla. Ses mains travaillaient presque sans qu’elle y pense. Le trente au matin, elle se leva tôt, prête à continuer, comme si tout cela allait de soi.
