Sylvie ferma les paupières.
— C’était plus simple ainsi.
— Plus simple pour qui ?
Elle ne répondit pas.
Nicolas regarda d’abord sa mère, puis l’homme âgé assis en face d’elle.
— Ce n’est donc pas comme ça que les choses se sont passées ?
Patrick l’observa longuement, comme s’il cherchait dans son visage les traits d’un passé auquel il n’avait jamais eu accès.
— Non.
Le silence revint.
Un silence lourd, immobile, pareil à une forêt en hiver après une chute de neige. À première vue, tout semble figé, comme si la vie s’était retirée. Pourtant, sous la couche blanche, quelque chose continue toujours de respirer.
— Alors pourquoi vous êtes-vous séparés ? demanda Nicolas.
Patrick prit le temps de trouver les mots justes.
— Il arrive que deux personnes ne se quittent pas parce qu’elles ont cessé de s’aimer.
Un sourire pâle effleura sa bouche.
— Mais parce qu’elles ont laissé trop de place à l’orgueil.
Sylvie eut soudain un bref rire.
Un rire sec, amer, sans joie.
— Tu as toujours su parler joliment.
— Ce n’est plus pour toi que je le fais.
Il n’y avait aucune méchanceté dans cette réponse.
Seulement le constat d’une chose devenue évidente.
Comme la météo.
Le ciel ne s’excuse pas de faire tomber la pluie.
Il s’ouvre simplement au-dessus de la terre.
Pauline, silencieuse, observait son mari avec une attention nouvelle.
Le matin même, Nicolas commandait encore dans leur chambre avec une assurance tranquille, comme si l’existence entière avait été rangée depuis longtemps dans des tiroirs bien étiquetés, et comme si chacun devait rester à la place qui lui avait été assignée.
À présent, cette certitude se fissurait sous ses yeux.
Pour la première fois, il ne voyait plus sa mère comme le centre incontestable de son univers familial. Il la découvrait humaine, traversée d’erreurs, de peurs, de secrets et d’un passé dont il n’avait connu qu’une version arrangée.
Une telle découverte fait toujours mal.
Les parents deviennent rarement adultes avant leurs propres enfants.
Le plus souvent, ce sont les enfants qui, un jour, comprennent que les grandes personnes n’ont jamais été ces géants qu’ils imaginaient lorsqu’ils étaient petits.
Avec prudence, Nicolas posa la main sur le dossier.
— Je peux regarder ?
Patrick acquiesça sans dire un mot.
À l’intérieur se trouvaient quelques enveloppes jaunies, plusieurs vieilles photographies et une coupure de journal soigneusement pliée.
Sur le premier cliché, une Sylvie jeune riait.
Ce n’était pas ce sourire mesuré et convenable qu’elle portait d’ordinaire comme un vêtement bien repassé.
Non, elle riait vraiment. D’un rire franc, vaste, lumineux, la tête rejetée en arrière, comme si tout le ciel immense lui appartenait encore.
Nicolas resta longtemps à contempler cette image.
— Je ne l’ai jamais vue comme ça.
— Après certaines décisions, dit Patrick d’une voix basse, on se met parfois à vivre comme s’il fallait en démontrer chaque jour la justesse. Peu à peu, cela devient une habitude. Puis cette habitude prend la forme d’un caractère. Et un jour, on ne sait plus distinguer le masque que l’on porte du vrai visage qu’il recouvre.
Sylvie tendit la main et effleura la photo du bout des doigts.
Sa paume tremblait.
Mais ce tremblement n’avait rien à voir avec l’âge.
On aurait dit qu’elle touchait une femme qu’elle avait cessé, longtemps auparavant, de reconnaître.
Pour la première fois depuis des années, Sylvie ne chercha pas à se défendre.
Et ce silence-là fut sans doute ce qu’elle avait dit de plus sincère de toute la soirée.
La nuit s’était glissée dans l’appartement sans que personne ne s’en aperçoive, comme de l’eau qui s’infiltre dans du sable sec. Sans bruit, mais en modifiant tout ce qu’elle atteignait.
La lumière du lampadaire coupait le salon en deux zones distinctes. D’un côté reposaient les lettres, les photographies, les traces matérielles d’une histoire longtemps tenue à distance. De l’autre se tenaient des êtres qui ne pourraient plus jamais se regarder exactement comme avant.
Nicolas avait toujours la photo entre les mains.
Son regard allait de la jeune femme éclatante de rire à la vieille dame assise devant lui. Entre les deux, il n’y avait pas seulement des décennies.
Il y avait toute une existence bâtie sur des habitudes, des silences, des phrases jamais prononcées et des souvenirs triés avec soin.
— Pourquoi m’avoir caché tout ça ? demanda-t-il enfin.
Sylvie mit du temps à répondre.
Elle faisait lentement tourner sa main autour de sa tasse, bien que le thé fût déjà froid.
— Parce qu’une histoire que l’on raconte une première fois finit par se détacher de nous, murmura-t-elle. Au début, on la répète aux autres. Ensuite, on se persuade soi-même qu’elle est vraie. Et après de longues années, on ne sait plus très bien où se trouve la vérité, ni où commencent les mots dont on s’est servi pour recouvrir sa propre douleur.
Pour la première fois, sa voix ne portait ni reproche, ni leçon, ni désir de l’emporter.
Il n’y restait que de la fatigue.
Pas celle qui vient simplement avec l’âge, mais celle que laisse une lutte interminable contre sa propre mémoire.
Patrick hocha doucement la tête.
— C’est pour cela que j’ai fini par venir.
Nicolas leva les yeux vers lui.
— Pour prouver que ma mère avait tort ?
— Non.
L’homme secoua lentement la tête.
— Les erreurs n’ont pas besoin qu’on les démontre. Elles existent, que nous acceptions de les voir ou non. Je suis venu parce que je ne voulais plus rester un fantôme.
Ses paroles demeurèrent suspendues dans la pièce.
Pauline sentit alors, contre toute attente, une forme de soulagement.
Non parce qu’une personne venait d’être désignée coupable tandis qu’une autre se retrouvait absoute.
