« Je viens vivre chez vous. Toi, tu es jeune, tu peux bien céder » ordonne Martine, laissant la belle‑fille figée sur le seuil tandis que Julien s’efface

Cette intrusion égoïste est insupportable et indigne.
Histoires

— Ta coiffeuse, Sophie, on va la mettre sur la loggia. Ici, mon buffet roumain ira parfaitement.

Le ruban jaune du mètre se rétracta d’un coup sec, presque carnassier, dans son boîtier en plastique, manquant de peu d’arracher un ongle à Martine.

Ma belle-mère se tenait au milieu de notre chambre comme un général venu tracer lui-même les frontières d’un territoire conquis.

Moi, je restai figée sur le seuil, mes chaussures de ville encore aux pieds, tant j’avais oublié de les enlever dans l’entrée.

Mes yeux passèrent de Martine à notre lit.

Dessus trônait un matelas deux places qui ne nous appartenait pas, encore prisonnier de son film d’usine.

Mon mari, Julien, piétinait près de la fenêtre, l’air passionné par la plinthe.

Il avait la mine d’une créature molle qui venait de comprendre qu’on l’avait sortie de sa coquille sans lui demander son avis.

Sur ma table de chevet, comme une provocation, brillait le trousseau de clés de secours de notre appartement. Les mêmes clés que Julien gardait toujours dans sa sacoche.

— Quel buffet, Martine ? demandai-je d’une voix posée, tandis qu’au fond de moi quelque chose se tendait, froid et serré comme un ressort.

— Le mien. Celui du salon, trancha-t-elle en poussant mes flacons de parfum avec une grimace de dégoût. Et ta cosmétique, tu me débarrasses ça aussi. Je suis allergique à tous ces produits chimiques.

Puis elle ajouta, comme si tout était déjà réglé depuis longtemps :

— Mon petit Julien ne t’a donc rien dit ? Toute seule, dans mon deux-pièces à l’autre bout de la ville, je n’y arrive plus. Ma tension fait des caprices.

— Je viens vivre chez vous. Toi, tu es jeune, tu peux bien céder.

— Tes affaires, tu les mettras dans la petite pièce où vous entassez vos bricoles. La chambre, vous me la laisserez. Julien m’a même commandé un matelas médical.

Julien finit par détacher les yeux de la plinthe. Il prit une expression honnête, douloureuse, presque théâtrale, et murmura :

— Soph… franchement… Maman a besoin qu’on s’occupe d’elle. On est une famille. Tu n’as qu’à déplacer tes affaires.

Il avala sa salive, puis ajouta d’un ton qui voulait être conciliant :

— Et maman et moi, ici… enfin, on s’organisera. Tu râleras un peu, puis tu t’y feras.

Un grognement se fit entendre dans le couloir, et notre voisine de palier apparut dans l’encadrement de la porte : l’inévitable Chantal, toujours là où il ne fallait pas.

Elle portait avec précaution un carton rempli du lourd cristal de grand-mère.

— Je pose ça où, ma Martine ? demanda-t-elle d’une voix sucrée, tout en me dévisageant avec une curiosité mal dissimulée.

— Là-bas, près de l’armoire, ma Chantal, répondit ma belle-mère d’un geste de la main.

Puis, se tournant vers moi, elle éleva la voix assez fort pour que la voisine n’en perde pas une miette :

— Les belles-filles, ça vient, ça repart. Mais une mère, un fils n’en a qu’une.

— Notre Sophie est une femme raisonnable. Elle ne va tout de même pas jeter dehors une vieille mère malade de l’appartement de son fils. Demain, nous commencerons les démarches.

Pages Réelles