« Tu dis que maman ne fait que retarder la mort. Moi… moi je dis qu’elle vit encore » — dit Nicolas d’une voix tremblante dans le couloir, la porte entrouverte sur Claire

Émouvant et cruel, l'amour se révèle enfin.
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— Alors quoi… pour toi, maman n’est qu’une personne dont on peut se détacher ? lâcha Nicolas, la voix tendue.

Le silence tomba brutalement. Claire Vautrin perçut le froissement discret des pas : Laurent Besson s’était rapproché.

— Nicolas, dit-il enfin, d’un ton bas, presque brisé… maman se meurt depuis cinq ans. Cinq années à la voir décliner, à la regarder souffrir. Et toi… toi, tu voudrais que ça continue ? Encore cinq ans ? Dix peut-être ? Jusqu’à quand ?

— Laurent… la voix de Nicolas se mit à trembler, envahie par les larmes. Tu dis qu’elle est en train de mourir. Moi, je dis qu’elle vit. Qu’elle vit vraiment. Pour la première fois depuis cinq ans.

Laurent resta interdit.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Nicolas inspira longuement, comme pour se donner du courage.

— Tu te souviens de maman après la mort de papa ? Tu t’en souviens vraiment ?

Laurent acquiesça, même si Claire ne pouvait pas le voir.

— Elle était solide. Inébranlable. Elle trouvait toujours une solution. Elle ne pleurait jamais.

— Voilà, reprit Nicolas. Et après, qu’est-ce qui s’est passé ? Elle a pris trois emplois. Elle n’était jamais à la maison. Elle ne nous parlait presque pas. Elle ne faisait que fonctionner. Se lever, travailler, rentrer, dormir. Encore et encore. Tous les jours pareils. Pendant trente-cinq ans.

Claire ouvrit les yeux. Les souvenirs affluèrent sans prévenir. Ces années à élever seule ses deux fils. Ces années où pleurer était un luxe qu’elle ne pouvait pas se permettre. Il fallait tenir. Avancer. Travailler.

— Mais aujourd’hui, continua Nicolas, aujourd’hui qu’elle est malade… c’est maintenant qu’elle est là. Vraiment là. Pas par devoir. Pas par automatisme. Mais parce qu’elle a besoin de moi. Et moi… moi, j’ai besoin d’elle.

Laurent ne répondit rien.

— Ces cinq dernières années, poursuivit Nicolas, elle m’a parlé de papa. De leur rencontre. De l’amour qu’ils ont partagé. Elle m’a raconté sa peur quand il est mort. Elle m’a avoué qu’elle nous aimait, mais qu’elle ne savait pas comment le dire. Parce que… parce qu’elle-même n’avait jamais appris à recevoir ça, quand elle était enfant.

Claire ne put se retenir. Un sanglot étouffé s’échappa de sa gorge.

— Et maintenant, reprit Nicolas, la voix complètement brisée, maintenant elle me dit qu’elle m’aime. Tous les jours. Quand je quitte l’hôpital, elle serre ma main et me dit : “Merci, Nicolas. Merci d’être là.” Et moi… pour la première fois de ma vie, j’ai l’impression d’avoir une mère. Pas une femme qui élève ses enfants comme une tâche à accomplir. Une maman. Qui me voit. Qui m’aime.

Le silence de Laurent devint pesant.

— Tu dis qu’elle se meurt depuis cinq ans, continua Nicolas. Moi, je dis qu’elle vit depuis cinq ans. Qu’elle vit enfin. Et si ça doit durer encore cinq ans… ou un an… ou même un seul mois… je ne renoncerai pas. Parce que pour la première fois, elle est maman. Et moi… je ne veux pas la perdre. Pas maintenant. Pas au moment où je viens de la retrouver.

Claire entendit Laurent inspirer profondément.

— Nicolas… murmura-t-il.

— Non, Laurent, l’interrompit Nicolas. Toi, tu as abandonné. Parce qu’Amandine Collet te l’a dit. Parce que c’était plus simple. Parce que c’était trop douloureux à regarder. Mais moi… je ne peux pas. Maman n’est pas un poids. Maman… maman est la seule personne qui m’a appris ce qu’est l’amour. Pas avec des mots. Mais en me laissant, enfin, la voir telle qu’elle est. Vraiment.

Un silence long, lourd, presque étouffant s’installa.

Puis Laurent parla de nouveau.

— Elle est malade depuis cinq ans, répéta-t-il doucement. Cinq ans. Et toi, tu affirmes que… qu’elle ne vit que maintenant ?

— Oui, répondit Nicolas sans hésiter. Parce que maintenant, elle n’est plus forte. Elle n’est plus parfaite. Maintenant… maintenant, elle est humaine.

Laurent se tut.

— Et si tu ne le vois pas, conclut Nicolas, ce n’est pas la faute de maman. C’est la tienne.

Claire entendit la porte s’ouvrir lentement. D’un geste précipité, elle ferma les yeux et fit semblant de dormir.

Mais elle ne dormait pas. Les larmes glissaient silencieusement sur ses joues, s’enfonçant dans l’oreiller.

Nicolas entra dans la chambre.

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