Claire Vautrin était allongée sur le lit d’hôpital, les doigts posés sur le rebord de la couverture, le regard perdu sur le plafond blafard. Après chaque séance de chimiothérapie, c’était la même chose : une lassitude écrasante, un vide intérieur, comme si quelqu’un avait lentement siphonné ce qui lui restait de force vitale. Cela durait depuis cinq ans. Cinq années depuis l’annonce du cancer du sein, cinq années durant lesquelles tout avait basculé.
Cinq ans.
Les médecins lui avaient donné trois ans. Tout au plus. Pourtant, Claire était encore là. Elle continuait à se battre. Elle respirait encore. Elle existait encore.
Mais parfois… parfois, elle se demandait pour quelle raison.
À son chevet, sur une chaise inconfortable, son fils cadet, Nicolas Perrin, consultait distraitement son téléphone. Il avait trente-cinq ans, l’âge de l’élan et de la réussite. Entrepreneur dynamique, il avait lancé sa société trois ans plus tôt et, désormais, les affaires tournaient à plein régime. Une voiture neuve, un appartement moderne, une situation enviable.

Et chaque mois, sans exception, il envoyait de l’argent à sa mère. Pour les médicaments. Les traitements. Les consultations spécialisées.
Claire ne l’avait jamais réclamé. Du moins, pas durant les trois premières années. Mais au cours des deux dernières… elle n’avait plus eu le choix. Sa retraite modeste ne suffisait plus à couvrir le coût exorbitant des soins. Et Nicolas… Nicolas se contentait de faire le virement. Dès le début du mois. Sans qu’elle n’ait à prononcer un mot.
Sauf aujourd’hui.
Aujourd’hui, c’était différent.
Aujourd’hui, c’était elle qui avait demandé.
Le médecin avait parlé d’une thérapie récente. Innovante. Hors de prix. Mais susceptible, peut-être, de lui offrir encore quelques années.
Et Claire… Claire voulait ces années-là.
Lorsque Nicolas avait entendu le montant, son visage s’était décomposé. Il n’avait pas refusé. Il s’était contenté d’acquiescer, en murmurant : « D’accord, maman. Je vais m’arranger. »
Mais elle avait vu son regard. Elle avait compris que la somme était énorme. Peut-être démesurée.
Alors que Claire restait immobile sur son lit et que Nicolas faisait défiler son écran, quelqu’un entra dans la chambre.
Laurent Besson.
Son fils aîné. Quarante-deux ans. Père de deux enfants. Un emploi stable, une épouse, une maison en périphérie de la ville.
Depuis trois ans, Laurent ne participait plus du tout aux frais médicaux de sa mère. Pas un centime.
Claire ne lui avait jamais demandé pourquoi. Elle connaissait déjà la réponse. Amandine Collet, sa femme. C’était elle qui répétait à Laurent : « Ça fait cinq ans qu’elle est malade. Cinq ans. Quand est-ce que ça s’arrête ? Jusqu’à quand va-t-on payer ? »
Claire avait entendu ces mots par hasard. Deux ans plus tôt. Laurent parlait au téléphone dans le couloir de l’hôpital, et elle sortait des toilettes à cet instant précis.
Depuis ce jour, Laurent venait rarement. Et lorsqu’il se présentait, il se contentait de hocher la tête, de demander : « Comment tu te sens, maman ? », puis il repartait.
Mais cette fois, il était là.
Nicolas releva les yeux.
— Salut, Laurent, dit-il à voix basse.
Laurent inclina légèrement la tête.
— Bonjour. Comment va maman ?
Nicolas tourna le regard vers Claire. Elle tenta de sourire.
— Un peu mieux, murmura-t-elle, même si c’était faux.
Laurent prit place sur la chaise située de l’autre côté du lit. Un silence lourd s’installa. Un silence gênant, presque douloureux.
Puis Nicolas se leva.
— Je vais chercher un café, lança-t-il. Laurent, tu viens ?
Laurent acquiesça et se mit debout à son tour.
Claire les suivit des yeux. Elle savait de quoi ils allaient parler. Elle savait que Nicolas allait annoncer le montant. Elle savait aussi ce que Laurent répondrait… exactement ce qu’Amandine répétait depuis des années.
« Ça suffit. Cinq ans déjà. »
Elle ne pouvait rien faire. Elle resta allongée, immobile, tandis que ses deux fils quittaient la chambre.
La porte se referma.
Claire se retrouva seule.
Et alors… alors elle entendit quelque chose.
Des voix. Dans le couloir. Laurent et Nicolas. Ils parlaient à voix basse, sans élever le ton. Mais elle distinguait leurs paroles.
Parce que la porte… la porte ne s’était pas complètement refermée.
Claire tourna lentement la tête. La porte était entrouverte, laissant passer un mince filet de sons.
