— Tu n’es pas de notre famille ! lança Hélène, d’une voix assez forte pour que toute la pièce l’entende.
— Tu n’as jamais été des nôtres. Tu es la femme d’Olivier, voilà tout.
Je demeurai immobile, sans hausser le ton.
Et je me demandai seulement si la facture de sa résidence, elle aussi, ne faisait pas partie de « nos » affaires.
Mais cela, c’était plus tard, tout à la fin. Au début, il n’y avait qu’un pot de confiture.

Un pot de confiture de cassis.
Du cassis, exactement. Dans un bocal en verre coiffé d’un petit morceau de tissu, serré par une ficelle, comme Hélène l’aimait lorsqu’elle était enfant, comme sa propre mère le préparait autrefois. Cette confidence, je l’avais gardée en mémoire. Je faisais toujours attention à ces détails.
Ce dimanche-là, j’étais arrivée chez elle vers quinze heures. Je l’avais trouvée installée dans son fauteuil près de la fenêtre : un fauteuil bordeaux, à l’accoudoir affaissé, qu’elle avait fait venir de son ancien logement en déménageant. Elle ne se leva pas. Elle ne tourna même pas la tête.
— De la confiture ? dit-elle en effleurant le bocal du regard.
— Pose-la là-bas.
Pas un merci. Pas un « assieds-toi, Isabelle ». Seulement cet ordre bref : « là-bas ».
Derrière elle, près de l’appui de fenêtre, Sandrine, la voisine, s’était installée. Venue pour prendre le thé, elle était restée la moitié de la journée. Elle m’observait avec cette expression que j’avais appris à déchiffrer en trois ans : voyons donc ce qui va se passer maintenant.
— C’est ma belle-fille, expliqua Hélène à Sandrine.
— Elle a fini par venir.
Le ton ressemblait moins à une remarque qu’à un reproche : elle s’est enfin montrée.
Je déposai le pot. Puis j’allai jusqu’à la petite table près de la fenêtre et y posai la théière. Sur le rebord, un géranium rouge, impeccable, occupait sa place. Hélène l’entretenait elle-même, chaque jour, retirant la moindre feuille sèche. Dans la chambre flottait une odeur de gouttes pour le cœur mêlée à celle, un peu poussiéreuse, du géranium.
Depuis trois ans, c’était moi qui payais cette chambre.
La vue sur le bosquet de bouleaux. Les draps empesés, changés le mardi et le vendredi. Et ce géranium posé sur la fenêtre.
La première fois qu’elle m’avait appelée « ma fille », trois ans plus tôt, à une table de fête, j’ignorais que ce mot avait une date d’expiration.
Le chausson réservé à Mélanie.
Mélanie arriva quarante minutes plus tard.
Hélène entendit la sonnette et se leva. Toute seule. Sans le moindre effort, alors qu’elle venait de se plaindre à Sandrine de ses genoux : « Ils ne m’obéissent plus du tout, tu te rends compte. » Elle gagna l’entrée d’un pas rapide.
— Ma petite Mélanie ! Sa voix avait changé d’un coup. Elle était devenue chaude, vivante.
— Comme je suis contente, je t’attendais !
Elles s’étreignirent dans le couloir. Hélène tapotait lentement le dos de sa fille, avec une tendresse appliquée. Mélanie avait l’air épuisé : un prêt immobilier, deux enfants, un mari absent trois semaines sur quatre pour le travail. Mais là, elle se radoucit, et ses épaules se détendirent.
