« Je ne céderai rien, pas le moindre centimètre ! Cet appartement m’appartient, point final ! » — lançai-je en le fixant droit dans les yeux

Refuser l'injustice familiale, choix courageux et nécessaire.
Histoires

— Oui.

— Je vois. Tu as eu de la chance, Clara. Tout le monde n’hérite pas d’un bien pareil.

Clara Vigneau ne répondit pas. Cette remarque sur la « chance » lui heurta l’esprit. Comme si recevoir cet appartement après la disparition de ses parents relevait d’un coup du sort favorable, et non d’un deuil irréversible. Elle se contenta de baisser les yeux, laissant la phrase se dissoudre dans le silence.

Adrien Collomb, lui, ne prêta aucune attention aux questions insistantes de sa mère. Et lorsque Clara tenta, plus tard, d’aborder avec lui le sujet de ces visites répétées, il écarta la discussion d’un revers de main.

— Allons, ma mère passe nous voir, et alors ? Elle est seule, elle s’ennuie, c’est normal qu’elle vienne.

— Peut-être… mais à chaque fois, elle observe l’appartement comme si elle faisait un état des lieux.

— Tu te fais des films. Tu réfléchis trop.

Clara n’insista pas. Après tout, c’était sans doute elle qui exagérait. Danielle Moreau restait polie, souriante, toujours reconnaissante pour le thé ou les biscuits. Déclencher un conflit pour si peu aurait été ridicule.

Quelques mois plus tard, la sœur d’Adrien, Maëlle Renaudin, annonça ses fiançailles. À vingt-quatre ans, elle travaillait comme manager, mais son salaire restait modeste. Son compagnon, Bastien Kermorvan, gagnait sa vie sur des chantiers. Ensemble, ils occupaient un petit studio en location, et malgré leurs efforts, leurs revenus fondaient presque entièrement dans les dépenses courantes.

La cérémonie eut lieu dans un café, sans faste, en comité restreint d’une trentaine de personnes. Danielle Moreau rayonnait, multipliait les discours, couvrait sa fille d’embrassades. Adrien félicita chaleureusement Maëlle, et Clara ajouta quelques mots bienveillants. L’ambiance fut conviviale, et les invités ne se séparèrent que tard dans la soirée.

Une semaine après le mariage, Danielle Moreau se présenta de nouveau chez eux. Cette fois, elle n’avait apporté aucun gâteau. Son visage était sérieux, et un sac pendait à son bras. Adrien était installé sur le canapé, absorbé par la télévision, tandis que Clara préparait le dîner dans la cuisine.

— Adrien, Clara, il faut que nous parlions, annonça la belle-mère en entrant dans le séjour.

Clara s’essuya les mains et rejoignit la pièce. Danielle Moreau s’assit à table et sortit plusieurs documents de son sac. Adrien se rapprocha d’elle, alors que Clara resta debout.

— De quoi s’agit-il, Danielle ? demanda-t-elle prudemment.

— De Maëlle. Elle et Bastien rencontrent de sérieuses difficultés pour se loger. Leur loyer est exorbitant, il absorbe presque tout ce qu’ils gagnent. Acheter est hors de portée, ils n’en ont pas les moyens.

— Cela les concerne, répondit Clara avec retenue. Ce sont des adultes.

— Évidemment. Mais nous sommes une famille. Dans une famille, on se soutient.

Clara se raidit. Ce mot, « soutenir », lui parut soudain chargé d’un sens inquiétant.

— Et concrètement, que proposez-vous ?

Danielle Moreau regarda d’abord Adrien, puis Clara, avant d’afficher un sourire assuré.

— Vous avez beaucoup d’espace ici. Trois pièces pour deux personnes, c’est largement suffisant… presque trop.

— Trop ? répéta Clara, les sourcils froncés. Que voulez-vous dire par là ?

— L’idée m’est venue de transformer cet appartement en deux logements d’une pièce. Un pour vous, un pour Maëlle et Bastien. Tout le monde y gagnerait. D’ailleurs, nous avons déjà repéré quelques options. Regardez, il y a des photos, des chiffres.

Elle parlait avec une désarmante banalité, comme si elle suggérait une simple course à la boulangerie. Clara resta figée. Diviser l’appartement ? Son appartement ?

— Vous êtes sérieuse ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.

— Parfaitement. Chacun aurait son toit. Et s’il restait un peu d’argent, je pourrais partir en cure thermale, soigner ma santé.

Danielle Moreau développa son raisonnement avec assurance, comme si ce logement n’était pas une propriété privée, mais un bien collectif. Clara l’écoutait, sentant une tension sourde lui nouer la poitrine.

— Danielle, cet appartement m’appartient, dit-elle enfin, lentement.

— Bien sûr, il est à toi. Mais avec Adrien, vous formez un foyer. Tout est partagé.

— Non. Ce bien ne l’est pas. Je l’ai hérité de mes parents avant notre mariage. Il s’agit de mon patrimoine personnel.

— Ce sont des détails. Vous vivez ensemble, il faut penser aux proches.

Clara tourna la tête vers son mari. Adrien gardait le silence, le regard fixé sur le sol. Son visage était fermé, les mâchoires crispées.

— Adrien, tu ne dis rien ?

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