— Je ne céderai rien, pas le moindre centimètre ! Cet appartement m’appartient, point final ! lançai-je en le fixant droit dans les yeux.
Clara Vigneau ouvrit la porte de chez elle et, comme toujours depuis plusieurs années, s’arrêta un instant sur le seuil. Elle prenait ce temps presque rituel pour laisser son regard parcourir le vaste séjour aux plafonds hauts, les larges fenêtres par lesquelles la lumière entrait généreusement, le parquet soigneusement posé autrefois par ses parents, de leurs propres mains.
Cet appartement de trois pièces, en plein centre-ville, était l’héritage qu’ils lui avaient laissé après leur disparition. Chaque recoin semblait encore chargé de leur présence : les soirées passées ensemble, les rires, cette chaleur discrète mais constante qui avait façonné son enfance.
Lorsque Adrien Collomb l’avait demandée en mariage, Clara n’avait pas hésité une seconde à lui proposer de venir vivre avec elle. L’espace ne manquait pas, l’appartement était suffisamment grand pour deux. Adrien avait accepté aussitôt, l’avait serrée contre lui, embrassée, affirmant que c’était une idée parfaite. Ils avaient célébré leur union simplement, sans faste inutile. Après le voyage de noces, ils s’étaient attelés à aménager leur foyer.
Clara exerçait le métier de décoratrice d’intérieur. Adrien, lui, travaillait dans une entreprise informatique. Ensemble, ils avaient décidé de rénover l’appartement. Un nouveau canapé avait trouvé sa place dans le salon, les anciens rideaux avaient été remplacés par des stores modernes, et la cuisine avait été entièrement repensée : façades claires, électroménager encastré, lignes épurées. Chaque transformation réjouissait Clara. Peu à peu, le lieu cessait d’être uniquement le sien pour devenir leur maison commune.

Adrien invitait souvent des amis. Ils s’installaient dans la cuisine, buvaient des bières, parlaient football ou jeux vidéo. Les compliments revenaient sans cesse :
— Adrien, tu as vraiment réussi ta vie ! Un appartement pareil, une femme magnifique… Tu es verni.
Il se contentait de sourire, sans jamais rectifier. Clara entendait ces remarques, mais ne s’en offusquait pas. L’appartement était effectivement agréable, et il lui semblait naturel de le partager avec son mari.
Les six premiers mois s’écoulèrent dans une tranquillité presque parfaite. Clara travaillait depuis chez elle, installée devant son ordinateur dans le bureau, à dessiner des plans. Adrien rentrait tard, fatigué mais satisfait. Le soir, ils dînaient ensemble, regardaient des séries, discutaient de leurs projets du week-end. La vie suivait un rythme paisible, sans heurts.
Tout changea lorsque la mère d’Adrien se mit à leur rendre visite plus fréquemment. Danielle Moreau habitait dans le quartier voisin, dans un ancien deux-pièces qu’elle louait depuis des années. Autrefois, elle ne venait qu’aux fêtes ou lors d’occasions particulières. Après le mariage, ses passages devinrent réguliers.
Au début, elle arrivait avec des pâtisseries.
— Ma petite Clara, j’ai préparé un gâteau. Goûtez donc, Adrien adore celui aux pommes.
Clara la remerciait, mettait l’eau à chauffer pour le thé. Danielle Moreau s’asseyait quelques minutes, puis se levait et commençait à parcourir les pièces.
— Tout est vraiment charmant. L’agencement est pratique, la lumière magnifique. Et cette rénovation… on voit que ça a été fait avec soin.
— Merci, Danielle Moreau, répondait Clara avec courtoisie.
La belle-mère passait par la chambre, examinait les placards, jetait aussi un œil au bureau.
— Et ici, c’est ton espace de travail ?
— Oui, je travaille à domicile.
— Quel confort, en effet. Une pièce entière pour travailler… c’est un vrai luxe.
Le ton semblait admiratif, pourtant Clara percevait autre chose derrière ces mots. Pas de la jalousie, plutôt une sorte d’évaluation silencieuse, comme si Danielle Moreau cherchait à comprendre comment cet espace pouvait être exploité.
Les visites continuèrent. Tantôt avec un dessert, tantôt « juste parce qu’elle passait dans le coin ». Il lui arrivait même de venir en pleine journée, quand Adrien était absent. Clara l’accueillait, mais une inquiétude diffuse grandissait en elle. Sa belle-mère observait l’appartement avec trop d’attention, posait trop souvent des questions sur la superficie, la distribution des pièces, les prix de l’immobilier dans le quartier.
Un jour, Danielle Moreau s’arrêta devant la fenêtre du bureau et contempla la cour.
— La vue est agréable. C’est calme, verdoyant… Un emplacement comme celui-ci vaut de l’or.
— Mes parents aimaient beaucoup ce quartier, répondit Clara.
— Tes parents, dis-tu ? Donc, cet appartement vient d’eux… ce qui rendait la question suspendue dans l’air, prête à ouvrir la voie à une conversation plus lourde encore.
