— Alors écoute-moi bien, ma chère, — le « ma chère » que prononça Brigitte Rousseau avait la saveur d’un citron trop vert. — Il est temps d’arrêter tes comédies. Tu vis dans cette famille, tu profites de ce que cette famille t’apporte, alors tu feras ce qu’on te demande.
Mélanie Denis demeurait immobile au centre du salon, les yeux fixés sur sa belle-mère. Brigitte trônait dans son fauteuil favori — large, en velours bordeaux, aux accoudoirs en bois sombre — et détaillait sa bru comme on observe une tache sous sa chaussure.
Dehors, la ville grondait doucement. Un klaxon retentit quelque part en bas, suivi d’un éclat de rire. La vie poursuivait son cours, libre, indifférente. Ici, dans cette pièce aux rideaux épais et aux murs couverts de photographies encadrées, l’air semblait figé.
Guillaume Laurent était assis un peu à l’écart, sur le canapé. Il ne levait pas les yeux vers sa femme. Son attention restait rivée à son téléphone, comme si la scène ne le concernait pas. Pourtant, une heure plus tôt, c’était lui qui l’avait appelée pour « discuter ».
— Maman a raison, dit-il sans quitter l’écran des yeux. Il faut faire le transfert de l’appartement. Ce sera plus simple.

Mélanie sentit quelque chose se contracter au creux de sa poitrine. L’appartement. Voilà le véritable sujet.
Trois ans auparavant, elle en avait hérité de sa grand-mère, Agnès Gautier. Un deux-pièces sur l’avenue de la République, modeste, avec ses fenêtres vieillissantes et son parquet qui grinçait, mais qui lui appartenait. Le seul bien, dans toute cette ville, qui fût exclusivement à elle. Avec Guillaume, ils vivaient dans un trois-pièces acheté à crédit, tous les deux signataires du prêt — même si Brigitte Rousseau se comportait comme s’il s’agissait de son domaine personnel.
— Le transférer… c’est-à-dire ? demanda Mélanie, bien qu’elle eût déjà deviné la réponse.
— Au nom de Guillaume, répondit sèchement sa belle-mère. Au nom du mari. C’est logique.
— Logique… répéta Mélanie à mi-voix.
Brigitte se leva. Petite, robuste, les cheveux coupés court, elle possédait ce regard capable d’écraser à distance. Des années passées dans l’administration municipale lui avaient donné l’habitude d’imposer ses décisions sans appel.
— Tu es une femme adulte, Mélanie, déclara-t-elle d’un ton sans réplique possible. On ne construit pas un foyer en gardant ses biens cachés dans un coin. Ce n’est pas sain. Ce n’est pas ainsi qu’on fait famille.
— Je les garde pour moi ? L’appartement d’Agnès est loué. Le loyer alimente notre budget commun. Tous les mois. Depuis deux ans.
— Justement, reprit Brigitte, comme si cela confirmait son argument. Cela en fait un actif familial. Il doit donc être au nom d’un membre de la famille.
Mélanie entrouvrit les lèvres, puis se ravisa. La logique était si tordue qu’il devenait presque absurde d’y répondre.
Guillaume finit par poser son téléphone et leva enfin les yeux.
— Maman, calme-toi, dit-il, et durant une seconde Mélanie crut qu’il allait la soutenir. Mais il ajouta : Explique-lui tranquillement, sans drame inutile.
Du drame. Voilà ce qu’elle faisait, apparemment. Mettre en scène une tragédie, simplement parce qu’on lui demandait de céder l’unique héritage de sa grand-mère.
— Guillaume, reprit-elle, tu comprends bien que ce ne sont pas de simples formalités ?
— Je vois surtout que tu transformes ça en problème, répondit-il.
Elle le contempla longuement. Quatre années de vie commune. Il savait ce que représentait cet appartement : le dernier lien tangible avec Agnès Gautier. Il l’avait vue repeindre les murs l’été, changer les tringles à rideaux, choisir chaque détail avec soin. Il savait tout cela — et parlait pourtant d’un « problème ».
Quelque chose se brisa en elle. Sans fracas. Presque imperceptiblement.
Elle attrapa son sac accroché au porte-manteau.
— Où comptes-tu aller ? lança Brigitte d’une voix plus dure.
— Prendre l’air.
— Nous n’avons pas terminé !
Déjà, dans l’entrée, Mélanie enfilait ses baskets.
— Pour ma part, si.
La porte se referma sans claquer. Dans la cage d’escalier flottait une odeur de plâtre ancien mêlée à celle du café d’un voisin. L’ascenseur, comme souvent le soir, était hors service. Elle descendit les marches une à une.
Dehors, la rue était animée. Vendredi soir. Des familles, des couples, des silhouettes pressées avec des sacs à la main ou des écouteurs vissés aux oreilles. Tous avaient une destination. Elle, non. Elle marcha droit devant elle.
Les mots tournaient en boucle : transfert, au nom de Guillaume. Comme s’il était naturel de céder ce qui lui appartenait. Comme si être épouse signifiait renoncer à toute possession personnelle.
Elle s’arrêta devant la vitrine d’un café. À l’intérieur, une lumière chaleureuse enveloppait les tables occupées. Une scène ordinaire, paisible. Dans le reflet de la vitre, elle aperçut ses cheveux en désordre, son regard un peu égaré. Et une question s’imposa : que se passerait-il si elle refusait ?
Rien d’agréable, sans doute. Brigitte Rousseau excellait à rendre le quotidien étouffant. Et Guillaume maîtrisait à la perfection ce silence qui faisait plus mal que des reproches.
Son téléphone vibra. Un message de son mari : « Ne fais pas d’erreur. On en reparle à la maison. »
En reparler. L’ironie la fit presque sourire.
Elle rangea le téléphone dans son sac, inspira profondément, puis poussa la porte du café.
