Brigitte inspira bruyamment, des plaques rouges envahissant son visage.
— Cette campagnarde… Pour qui se prend-elle ? Je vais lui apprendre, moi…
— Maman, tais-toi, coupa Nicolas d’une voix basse, mais tranchante.
À cet instant, il comprit l’ampleur du vide. Sans Julie, il ne possédait rien. Ni société, ni comptes, ni matériel. Il n’était qu’une façade brillante posée sur des fondations qui ne lui appartenaient pas.
Julie, elle, était assise sur un banc à l’arrêt de bus. Son téléphone vibrait sans relâche : Nicolas, puis sa belle-mère, puis encore Nicolas. Les messages s’enchaînaient : « Tu es folle ou quoi ? », « Arrête ton cinéma et débloque tout de suite », « On en parlera à la maison, inutile de faire un scandale ».
Elle regardait les notifications s’accumuler à l’écran, chaque phrase plus agressive et affolée que la précédente. Puis elle éteignit l’appareil. L’écran devint noir. Le silence, enfin.
Elle repensa aux débuts. Nicolas lui murmurait alors : « Sans toi, je n’y serais jamais arrivé, Julie. » Elle y avait vu de la gratitude, peut-être même de l’amour. En réalité, il ne remerciait pas : il se servait. Et dès qu’elle cessa d’être pratique, dès qu’il fallut expliquer aux invités qui elle était réellement, dès qu’une place autour de la table devint un enjeu, on la mit dehors.
Le bus arriva. Elle monta, choisit un siège près de la vitre. La ville nocturne défilait derrière le verre, sombre, distante, presque étrangère. Pourtant, pour la première fois depuis des années, elle respirait librement.
S’il n’y avait plus de chaise pour elle à leur table, alors il n’y aurait plus de place pour eux dans sa vie.
Trois jours plus tard, Nicolas se présenta chez elle. Il avait le visage tiré, les yeux cernés, la veste froissée. Il resta un moment silencieux, incapable de trouver les mots.
— Julie… Ne compliquons pas les choses. On est une famille, tout de même.
Elle entrouvrit la porte sans l’inviter à entrer. Calme, droite sur le seuil.
— Une famille ? Celle qui expulse l’une des siennes devant tout le monde ? Celle où ta mère me juge indigne ?
— Elle a eu tort, d’accord. Mais tu ne vas pas tout détruire pour une seule soirée ?
— Je n’ai rien détruit, répondit-elle doucement, sans colère. J’ai simplement repris ce qui m’appartient. L’entreprise est à mon nom. Les comptes aussi. Tu en profitais tant que je me taisais.
Il serra les dents, tentant de garder contenance, mais sa voix trembla :
— Tu cherches à te venger.
— Non. La vengeance, c’est vouloir faire souffrir. Moi, je n’éprouve plus rien.
Elle referma la porte. Il resta immobile quelques secondes, puis s’éloigna. Il ne revint plus.
Brigitte continua d’envoyer des messages pendant des semaines, longs, venimeux, remplis de menaces et d’insultes. Julie les effaçait sans même les lire. Finalement, eux aussi cessèrent.
Quant à l’entreprise, Julie prit une décision radicale : elle la confia à un associé de confiance, prête à tourner définitivement la page.
