— Sept millions ? Parfait ! On achètera un appartement à Lucas Morel, et pour toi, un simple studio fera l’affaire ! — déclara mon mari sans même prendre la peine de me demander mon avis.
— Tu te rends compte que c’est une trahison ? — La voix de Thomas Bernard tremblait malgré l’effort visible qu’il faisait pour garder contenance.
Claire Martin se tenait près de la fenêtre. Dans le jardin, deux petites filles poursuivaient un ballon en riant aux éclats, comme si le monde entier leur appartenait. Elle serrait son téléphone dans sa main, silencieuse.
— Claire… — Thomas s’approcha et posa les mains sur ses épaules. — Nous sommes une famille. Et dans une famille, il n’y a pas “ton argent” et “le mien”. Tout est commun. Chez mes parents, cela a toujours été ainsi, et il doit en être de même pour nous.
Elle se tourna lentement vers lui. Dans ses yeux, la douceur d’autrefois avait disparu. Il n’y restait qu’une lassitude profonde et quelque chose de tranchant, dissimulé comme une aiguille sous un gant de laine.

— Chez ma grand-mère, Thomas, c’était différent, répondit-elle d’une voix basse. Elle vivait seule, décidait de tout elle-même. Et elle avait du respect pour sa propre personne.
Il recula comme s’il venait de recevoir une gifle. Puis il laissa échapper un rire bref, sec.
— Belle comparaison ! Ta vieille grand-mère et ses manies… Tu sais très bien que c’est Lucas qui a besoin de cet argent en ce moment. Sans aide, il ne s’en sortira jamais.
Claire releva brusquement la tête.
— Combien de temps allons-nous encore parler de Lucas ? C’est un adulte ! Pas un enfant qu’on traîne derrière soi toute sa vie !
Thomas soupira, s’assit au bord du canapé et fixa le sol. Il ne protesta pas. Et c’était précisément cette absence de résistance qui exaspérait Claire. Comme s’il avait déjà tout décidé et attendait simplement qu’elle capitule.
Dans le silence pesant, on entendait le robinet de la cuisine goutter. Chaque goutte tombait avec obstination, comptant les secondes comme un métronome avant l’explosion.
Les premières étincelles de ce conflit étaient apparues le jour où Thomas avait présenté Claire à sa famille. Ce clan soudé par l’habitude de tout gérer collectivement l’avait accueillie avec chaleur — mais pas comme une égale. Plutôt comme une nouvelle paire de bras destinée à aider.
— Tu es une ménagère habile, Claire, lui avait lancé sa belle-mère, Monique Lefebvre, en lui tendant un saladier rempli de pâte. Une jeunesse en plus, ça ne se refuse pas.
Claire avait souri, un peu gênée, et retroussé ses manches. Elle avait ensuite lavé des montagnes d’assiettes, débarrassé la table, écouté les conversations sur Lucas qui avait encore perdu son emploi, fréquenté de mauvaises personnes, et qu’il fallait absolument soutenir. Elle avait fait des efforts pour s’intégrer, mais une impression désagréable s’était installée en elle : celle d’être utilisée pendant que chacun poursuivait ses propres intérêts.
Thomas, lui, rayonnait. Il adorait cette ruche familiale, bruyante, saturée d’odeurs d’oignons frits et de voix entremêlées. Pour lui, c’était un refuge où tous respiraient au même rythme. Pour Claire, c’était une cage dont elle ne possédait pas la clé.
— Essaie de comprendre, reprit Thomas plus calmement, mais avec insistance. Si nous achetons un appartement uniquement pour nous, ce sera comme abandonner ma famille. Lucas se retrouvera sans rien. Tu ne voudrais pas qu’il finisse à la rue, tout de même ?
Claire le fixa et sentit monter en elle une vague inattendue — non pas des larmes, mais un rire amer, irrépressible.
— À la rue ? répéta-t-elle avec ironie. Il vit dans un trois-pièces chez tes parents. Il mange les plats que ta mère prépare. Il a sa chambre personnelle — personnelle, tu entends ? Où vois-tu la rue là-dedans ?
Les sourcils de Thomas se froncèrent, ses yeux lancèrent un éclat sombre.
— Tu ne comprends pas. Il traverse une période difficile. Il fait une dépression.
Claire s’approcha encore, si près que l’air entre eux semblait tendu comme une corde prête à rompre.
— Et tu crois que moi, je n’ai aucune difficulté ? Quand m’as-tu demandé pour la dernière fois comment je me sentais ? Comment je vivais tout cela ? Je suis une personne, Thomas. Pas ta mère. Je n’ai aucune obligation d’élever ton frère à ta place.
