« Eh bien, Pierre, je vois que tu as un faible pour les formes généreuses. » siffla Julien d’un air moqueur, provoquant des rires gênés autour de la table

Une loyauté malmenée, terrible et injuste.
Histoires

— c’est Camille David. Oui, je sais qu’il est tard. Demain à la première heure, je veux que tu prépares la notification de résiliation pour l’ensemble des contrats en cours avec « Brise Média ». Tous, sans exception : identité visuelle, gestion des réseaux, campagnes saisonnières. Absolument tout. Motif : qualité de communication insuffisante. Oui, pour nos cinq établissements. Je confirme. Nous choisirons un nouveau prestataire dans la semaine. Merci, Amandine.

Je déposai le téléphone devant moi. Puis je relevai les yeux vers Julien Arnaud.

Il n’avait pas encore saisi. Son regard était vide, comme si je m’étais mise à parler une langue étrangère.

— Camille… qu’est-ce que tu fais ?

— Julien, « Pâtisserie Plus », c’est mon entreprise. « Douce Tentation », c’est mon réseau. Cinq boutiques. Trente-deux salariés. Depuis six ans, ton agence vit en grande partie grâce à mes commandes. Quatre millions huit cent mille euros par an. Presque la moitié de ton chiffre d’affaires. J’ai vérifié les comptes.

Je vis son visage se transformer, détail après détail. L’incompréhension d’abord. Puis le calcul rapide. Ensuite la prise de conscience. Enfin, la peur.

— Attends… — Il reposa son verre si brusquement que le vin éclaboussa la nappe. — « Pâtisserie Plus », c’est toi ? Et Amandine… c’est ton manager ?

— Pendant six ans, tu as orchestré la communication de ma chaîne. Et pendant sept ans, tu m’as humiliée à chaque occasion. Tu m’as poussée dans une piscine. Tu m’as rabaissée devant mes partenaires. Chez moi.

Bernard Martinez demeurait immobile, les mains croisées. Nathalie Faure observait Julien avec une expression glaciale que je connaissais bien : celle qu’on réserve à un insecte tombé dans l’assiette.

— Camille, réfléchis… — Julien s’était levé. Ses doigts tremblaient légèrement. Je ne l’avais jamais vu trembler. — Le business, c’est le business. Ne mélangeons pas tout. Pierre est mon ami. Je ne savais pas que c’était toi. Je te jure, je ne savais pas !

— Tu ignorais que « Pâtisserie Plus » m’appartenait, oui. Mais tu savais parfaitement que j’étais un être humain. Et cela ne t’a jamais arrêté.

Laura Boyer restait silencieuse, les yeux baissés, fidèle à elle-même.

Pierre Morel me regardait fixement. Il ne m’interrompit pas. Pour la première fois en huit ans, il ne chercha pas à me faire taire.

— Camille, parlons-en ailleurs. En privé. Je…

— Non. Durant sept années, tu m’as rabaissée en public. Il est juste que je te réponde de la même manière. Les contrats sont annulés. La décision est prise.

Je me rassis calmement. J’attrapai une tartelette et en croquai un morceau. La crème aux fruits rouges était parfaite : la douceur de la vanille, la pointe acidulée de la framboise. Un équilibre exact. Pour la première fois de la soirée, j’éprouvai une véritable satisfaction.

Julien resta planté au milieu de mon salon, une tache sombre sur la nappe et un visage que je ne lui connaissais pas. Puis il tourna les talons. Laura le suivit sans un mot. La porte d’entrée claqua.

Le silence retomba. Je terminai mon verre d’eau.

Bernard Martinez s’éclaircit la gorge.

— Camille, votre concept de franchise est réellement intéressant.

Je lui adressai mon premier sourire sincère de la soirée.

Plus tard, lorsque les invités furent partis, Pierre et moi débarrassions la table. Il resta longtemps muet avant de dire :

— Tu sais qu’il va m’appeler tous les jours maintenant ?

— Je m’en doute.

— Et qu’est-ce que je suis censé lui répondre ?

— La vérité. Qu’il est venu chez moi et qu’il a manqué de respect à la maîtresse des lieux.

Pierre posa une assiette dans l’évier et me fixa.

— J’aurais dû le stopper depuis longtemps.

Je ne répondis rien. Parce que c’était vrai. Il aurait dû. Mais il ne l’avait pas fait. Et cela aussi faisait partie de notre histoire.

Deux mois ont passé.

Julien a perdu mes contrats. Quatre millions huit cent mille euros annuels : une brèche considérable. Il a licencié trois personnes et quitté ses bureaux pour un espace plus modeste. C’est Pierre qui me l’a appris ; il continue à le voir une fois toutes les deux semaines.

D’après ce que j’entends, Julien me décrit comme « rancunière » et « opportuniste ». Il affirme que j’ai confondu sentiments et affaires. Que « ce n’est pas ainsi qu’agit un véritable entrepreneur ».

Peut-être. Ou peut-être qu’un véritable entrepreneur ne pousse pas sa cliente dans une piscine lors d’une réception.

J’ai engagé une autre agence. Leur travail est tout aussi efficace. Et ils sont polis. Étonnant, n’est-ce pas ? On peut donc concevoir des campagnes publicitaires sans humilier la personne qui les paie.

Pierre rend visite à Julien seul. Je ne m’y oppose pas. Leur amitié leur appartient. Mais Julien ne s’est plus jamais assis à ma table. Et je vis cela avec un calme nouveau. Après sept années de tension, je connais enfin la paix.

Une seule question demeure.

Ai-je été trop loin en rompant les contrats devant ses partenaires ? Ou bien n’a-t-il récolté que le fruit de soixante réunions, des « grosse idiote » murmurés et de la piscine ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?

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