« Eh bien, Pierre, je vois que tu as un faible pour les formes généreuses. » siffla Julien d’un air moqueur, provoquant des rires gênés autour de la table

Une loyauté malmenée, terrible et injuste.
Histoires

Le restaurant que Julien Arnaud avait privatisé pour la soirée était élégant : une longue table dressée de nappes immaculées, des bougies, un trio de musiciens dans un coin. Laura Boyer portait une robe neuve, discrète, fidèle à elle-même. Julien, lui, occupait tout l’espace. Bronzé, sourire éclatant, chemise hors de prix impeccablement ajustée. Il accueillait chacun avec effusion, grandes tapes dans le dos pour les hommes, baisers appuyés sur les mains des femmes. Irrésistible en apparence. À condition de ne pas trop bien le connaître.

Je déposai la boîte sur une petite table à part et soulevai le couvercle. Le gâteau captait la lumière, les filaments de caramel miroitant sous les suspensions. Quelques invités s’approchèrent aussitôt, téléphones levés.

— C’est l’œuvre de qui ? demanda une femme en robe bordeaux.

— De moi, répondis-je simplement.

— Vous êtes pâtissière ?

— Oui.

Julien s’avança à son tour. Il observa le gâteau, puis moi.

— Camille, lança-t-il d’un ton faussement admiratif, il est spectaculaire, vraiment. Mais tu devrais peut-être éviter de garder autant de crème pour toi, non ?

Il éclata de rire et se tourna vers les autres.

— Elle a un faible pour le sucre, notre Camille. Ça se voit un peu, non ?

Sa main s’abattit sur mon épaule.

Je restai plantée là, à côté de ce chef-d’œuvre de quatre kilos façonné en six heures, sous les regards de vingt personnes. Certains détournèrent les yeux. D’autres affichèrent un sourire figé. Laura se concentra soudain sur son verre.

À l’intérieur, quelque chose se verrouilla. Pas une explosion. Un déclic net, précis.

— Julien, dis-je d’une voix calme, ce gâteau vaut douze mille euros. J’y ai consacré six heures. Et tu viens d’humilier celle qui t’apporte un présent fait main. Donc je le reprends.

Je rabattai le couvercle.

Le silence devint compact. On entendait presque, au loin, un filet d’eau couler en cuisine.

— Tu plaisantes ? fit-il, interloqué.

— Pas du tout.

Je soulevai la boîte. Quatre kilos. Mes mains étaient stables. Je me dirigeai vers la sortie.

Pierre me rejoignit sur le parking.

— Camille, attends…

— Je t’attends dans la voiture.

— Il ne pensait pas à mal, il…

— Pierre, l’interrompis-je en posant la boîte sur le capot, ça fait sept ans qu’il “ne pense pas à mal”. À chaque réunion. Devant tout le monde. Je refuse de continuer à faire semblant que c’est acceptable. On rentre.

Nous sommes partis. Le lendemain matin, j’ai rapporté le gâteau à l’une de mes boutiques. Il a été vendu en moins d’une heure.

Pendant le trajet, Pierre n’a presque pas parlé. À la maison, il a seulement soufflé :

— Il l’a mal pris.

— Moi aussi, répondis-je.

Le soir, assise seule dans la cuisine, une tasse de thé entre les mains, j’ai réfléchi. Douze mille euros, ce n’était pas le cœur du problème. Six heures de travail non plus. Ce qui comptait, c’était ces vingt témoins qui m’avaient vue récupérer mon cadeau. Je ne savais pas si j’avais agi correctement. Mais je me tenais droite. Et cela suffisait.

Deux semaines plus tard, Julien appela comme si rien ne s’était produit. Il organisait une fête autour de sa piscine et nous invitait.

— Cette fois, sans dessert maison ! plaisanta-t-il.

Je n’avais aucune envie d’y aller. Vraiment aucune. J’annonçai à Pierre que je restais. Il acquiesça d’abord. Puis, deux jours plus tard :

— Camille, il y aura Olivier Lambert et Alice Masson. Et Cédric Sanchez aussi. Ça fait une éternité qu’on ne les a pas vus. Je ne te demande pas de te réconcilier avec Julien. Viens pour moi.

Pour lui. Huit années à faire des efforts “pour lui”. Chaque anniversaire, chaque week-end commun, chaque soirée inutile. En sept ans, j’ai compté : environ soixante rencontres avec Julien. Huit à dix par an. Et pas une seule sans remarque sur mon poids, mes plats, ma silhouette, mes vêtements.

Soixante réunions. Soixante humiliations. Et moi, je souriais, je me taisais, ou je quittais la pièce. Puis Pierre répétait : « Il ne fait pas ça méchamment. »

J’ai accepté.

Julien possédait une maison en périphérie, avec jardin paysager, piscine éclairée, espace barbecue. Tout respirait la réussite exhibée. Rangées de transats blancs, enceintes diffusant de la musique, éclairages étudiés. Dix-huit invités. J’en connaissais la moitié.

J’avais choisi un maillot une pièce, sobre, recouvert d’une tunique légère. Taille 52, oui, je suis une femme corpulente. Je le sais chaque matin en m’habillant, en dirigeant mes cinq pâtisseries, en versant le salaire de mes trente-deux employés. Mon corps m’appartient. Ce n’est pas un sujet de conversation pour lui.

La première heure se déroula sans incident. Julien s’occupait des grillades et de ses nouveaux amis. Assise sur un transat, je sirotais une limonade en discutant avec Alice. Je l’aimais bien. Elle aussi avait des formes généreuses et supportait, de temps à autre, les piques de Julien — moins souvent, ils ne se voyaient que deux ou trois fois l’an.

Puis il s’approcha, verre à la main, sourire éclatant, silhouette athlétique mise en valeur par le soleil. Il s’arrêta près de moi.

— Camille, pourquoi tu ne vas pas te baigner ? L’eau est parfaite.

— Je préfère rester ici, répondis-je.

Il inclina légèrement la tête.

— Oui ?

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