Nicolas releva enfin la tête. Son regard passa de sa mère à son épouse, hésitant, fuyant.
— À vrai dire… ce n’est pas une idée absurde, murmura-t-il.
Émilie crut avoir mal entendu. Un froid brutal la traversa.
— Tu plaisantes, j’espère ?
— Pas du tout. Sarah a réellement besoin d’un coup de main. On pourrait échanger les appartements. Un plus petit nous suffirait largement. Et de cette façon, on l’aiderait.
— Un plus petit ? répéta-t-elle, les doigts tremblants. Tu te rends compte de ce que tu proposes ?
— Bien sûr que je m’en rends compte. Ce n’est pas dramatique. Des échanges de logements, ça se fait tous les jours.
— Ça se fait ? Sa voix monta d’un cran. C’est MON appartement, Nicolas ! Mes parents me l’ont laissé ! J’ai grandi entre ces murs !
— Émilie, baisse d’un ton. On peut en discuter calmement.
— Discuter de quoi exactement ? Tu voudrais que je cède mon appartement pour arranger ta sœur ?
— Il ne s’agit pas de le céder, simplement de le troquer. Tu aurais toujours un toit.
— Mais pas celui-ci ! Pas celui qui est le mien !
Nathalie Martinez intervint d’un ton faussement apaisant :
— Ma petite Émilie, inutile de t’emporter ainsi. Nous proposons une solution raisonnable. Tu obtiens un autre logement, Sarah aussi. Tout le monde y trouve son compte.
— Non, pas tout le monde ! Moi, je perdrais mon foyer !
— Ce ne sont que des murs, balaya la belle-mère d’un geste sec. L’essentiel, c’est la famille. Une famille doit se serrer les coudes.
Le sang battait aux tempes d’Émilie. Ses joues brûlaient, ses poings se crispèrent.
— Je n’échangerai rien du tout ! Cet appartement est à moi, et c’est définitif !
Les mots claquèrent dans l’air. Elle fixa Nicolas sans détourner les yeux. Il tressaillit comme si elle l’avait giflé. Nathalie poussa un profond soupir.
— Voilà donc ta position… Tu es d’un égoïsme consternant. Tu ne penses qu’à toi.
— Je défends ce qui m’appartient.
— Les briques comptent plus que les êtres humains ? s’emporta Nathalie en se levant brusquement. Nous parlons solidarité, tu ne parles que de propriété ! Nicolas t’aime, il veille sur toi, et tu serais incapable d’aider sa propre sœur ?
— Je n’ai aucune obligation de sacrifier mon bien pour cela !
— Bien sûr que si ! Tu es son épouse ! Une femme doit soutenir son mari en toutes circonstances !
Nicolas se leva à son tour, cherchant à calmer le jeu.
— Maman, s’il te plaît… Émilie, ne crions pas.
— Ne pas crier ? répliqua-t-elle en pivotant vers lui. Tu envisages de disposer de mon appartement et je devrais rester silencieuse ?
— Je ne veux rien te prendre. Juste envisager un échange. Ce n’est pas pareil.
— Pour moi, si ! Je refuse de quitter cet endroit !
— Tu ne quitterais rien, tu aurais un autre logement.
— Je n’en veux pas d’un autre ! Je veux vivre ici !
Nathalie porta la main à son front.
— Quelle obstination ! Tu es incapable de penser au collectif. Il n’y a que ton confort qui t’importe !
— Si je pense à moi, c’est parce que personne d’autre ne le fait !
La dispute dégénéra. Nathalie lança des accusations d’ingratitude, d’égoïsme, de destruction des liens familiaux. Nicolas tentait d’apaiser sa mère tout en essayant de convaincre sa femme qu’une solution « raisonnable » existait. Émilie, immobile au centre du salon, sentit une certitude glacée s’installer en elle : quelque chose venait de se briser.
— Cet appartement m’appartient. Mes parents ont travaillé pour l’acheter, ils me l’ont transmis. Je ne le donnerai à personne.
— Je veux simplement aider ma sœur, et tu refuses par orgueil ! lança Nicolas avec reproche.
— Tu cherches à régler les problèmes des tiens à mes dépens !
— À nos dépens ! Nous formons une famille !
— Être une famille ne signifie pas que je doive sacrifier mon foyer !
Nathalie s’approcha et pointa un doigt accusateur vers Émilie.
— Tu es une mauvaise épouse. Une vraie femme soutient toujours son mari et les siens. Toi, tu ne vois que ton intérêt.
Émilie inspira profondément. Sa voix, lorsqu’elle parla, était basse mais ferme.
— Nathalie Martinez, je vous demande de partir.
— Comment ?
— Quittez mon appartement. Immédiatement.
Le visage de sa belle-mère vira au rouge.
— Tu oses me mettre à la porte ?
— Oui. C’est chez moi. Je ne tolérerai pas que l’on me hurle dessus ici.
— Nicolas ! s’indigna-t-elle en se tournant vers son fils. Tu entends comment elle me parle ?
Nicolas demeurait figé entre sa mère et sa femme, incapable de choisir un camp, le regard troublé et le corps tendu comme s’il redoutait la suite.
