— Je ne céderai rien, pas un centimètre ! Cet appartement est à moi, un point c’est tout ! lançai-je en fixant mon mari droit dans les yeux.
Émilie André ouvrit la porte de son propre logement et, comme elle en avait pris l’habitude ces dernières années, demeura un instant immobile sur le seuil. Devant elle s’étendait le vaste séjour aux plafonds hauts, baigné de lumière grâce aux larges fenêtres. Le parquet, posé autrefois de leurs mains par ses parents, brillait doucement sous le soleil.
Ce trois-pièces situé en plein centre-ville représentait l’héritage reçu après la disparition de ses parents. Chaque recoin conservait la trace de leur présence : les soirées partagées, les éclats de rire, cette chaleur familiale qui semblait encore flotter dans l’air.
Lorsque Nicolas Legrand l’avait demandée en mariage, Émilie n’avait pas hésité une seconde à lui proposer d’emménager chez elle. L’espace ne manquait pas. Il avait accepté aussitôt, l’avait serrée contre lui, embrassée, affirmant que c’était une idée formidable. Ils célébrèrent leur union sans faste, simplement. Au retour de leur voyage de noces, ils se mirent à réorganiser l’appartement.
Émilie exerçait comme décoratrice d’intérieur ; Nicolas travaillait dans une société informatique. Ensemble, ils décidèrent de moderniser les lieux. Un canapé neuf prit place dans le salon, les vieux rideaux furent remplacés par des stores contemporains, et la cuisine subit une transformation complète : façades claires, électroménager encastré, lignes épurées. Chaque modification réjouissait Émilie. Peu à peu, l’appartement cessa d’être seulement le sien pour devenir leur foyer commun.

Nicolas invitait souvent ses amis. Ils s’installaient dans la cuisine, ouvraient des bières, parlaient football ou jeux vidéo. Les invités, admiratifs, répétaient invariablement :
— Nicolas, tu as vraiment réussi ta vie ! Un appartement pareil, et une épouse aussi charmante… Tu es un sacré veinard.
Il se contentait de sourire sans les contredire. Émilie entendait ces remarques, mais ne s’en offusquait pas. Il était vrai que le lieu avait du cachet, et elle trouvait naturel d’en faire profiter son mari.
Les six premiers mois s’écoulèrent paisiblement. Émilie travaillait depuis chez elle, la plupart du temps installée dans le bureau devant son ordinateur à élaborer des projets. Nicolas rentrait tard, fatigué mais satisfait. Le soir, ils dînaient ensemble, regardaient des séries, planifiaient leurs week-ends. Leur quotidien suivait un rythme régulier, sans heurts.
Tout bascula lorsque la mère de Nicolas se mit à venir plus fréquemment. Nathalie Martinez habitait le quartier voisin, dans un ancien deux-pièces qu’elle louait depuis des années. Autrefois, ses visites se limitaient aux fêtes ou aux occasions particulières. Après le mariage, elles devinrent beaucoup plus régulières.
Au début, elle arrivait avec des pâtisseries.
— Émilie, ma petite, j’ai fait un gâteau, goûtez-moi ça. Mon Nicolas adore celui aux pommes.
Émilie la remerciait, mettait l’eau à chauffer pour le thé. Nathalie Martinez s’installait, buvait tranquillement, puis se levait pour parcourir les pièces.
— Que tout est joli ici. L’agencement est agréable, la lumière abondante. Et les rénovations sont récentes, on voit que cela a été fait avec soin.
— Merci, Nathalie Martinez, répondait Émilie avec courtoisie.
Sa belle-mère passait dans la chambre, examinait les armoires, jetait aussi un œil dans le bureau.
— Et là, c’est ton espace de travail ?
— Oui, je travaille de la maison.
— Quelle commodité… Une pièce entière réservée au travail. C’est un vrai luxe.
Le ton semblait admiratif, pourtant Émilie percevait autre chose derrière ces paroles. Pas exactement de l’envie, plutôt une évaluation attentive, comme si Nathalie mesurait mentalement la façon dont chaque mètre carré pourrait être utilisé.
Les visites continuèrent. Tantôt avec un gâteau, tantôt « en passant par hasard ». Il arrivait qu’elle sonne en pleine journée, alors que Nicolas était absent. Émilie lui ouvrait, l’accueillait, mais sentait grandir en elle une gêne diffuse. Sa belle-mère observait les lieux avec une minutie excessive, posait de plus en plus de questions sur la superficie, la distribution des pièces, la valeur des biens immobiliers dans le quartier.
Un jour, Nathalie Martinez s’arrêta devant la fenêtre du bureau et contempla la cour intérieure.
— La vue est charmante. C’est calme, verdoyant. Cet emplacement vaut de l’or.
— Oui, mes parents tenaient énormément à ce quartier.
— Tes parents, dis-tu ? Donc cet appartement vient d’eux…
