«Pour toi, il n’y aura rien. Inutile d’attendre» — lance Corinne d’une voix glaciale devant les convives

Quelle humiliation odieuse, qui osera riposter ?
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Les joues d’Amandine Duval la brûlaient, et les larmes, déjà prêtes à jaillir, restaient suspendues sous ses paupières, lourdes, oppressantes. Elle avait l’impression d’étouffer.

Bruno Gautier finit par réagir.

— Maman ! Mais qu’est-ce que tu racontes ?! lança-t-il avec un rire forcé, cherchant maladroitement à transformer l’attaque en plaisanterie. Tu exagères encore, non ?

— Moi, j’exagère ? répéta Corinne Lemaire en pinçant les lèvres. Dis-moi plutôt si j’ai tort. Ça te gêne que je dise les choses telles qu’elles sont ?

Amandine tourna alors les yeux vers son mari. Il avait perdu ses couleurs. Pourtant, il ne se leva pas. Il ne posa pas la main sur la sienne. Il ne prononça pas ces mots simples : « Maman, excuse-toi ou nous partons. » Non. Il restait assis, recroquevillé, implorant sa mère du regard, comme un enfant pris en faute.

Cette inertie. Cette lâcheté silencieuse. Voilà ce qu’elle haït à cet instant précis.

Ce ne furent même pas les paroles de sa belle-mère qui l’achevèrent, mais ce regard fuyant. Quelque chose céda en elle, net, irréversible, comme un fil trop tendu qui rompt d’un coup sec.

Elle se redressa lentement. Sur son visage se dessina un sourire d’une froideur impeccable, presque sculpté dans le marbre. Fixant droit dans les yeux Corinne Lemaire, elle déclara :

— C’est intéressant, Corinne Lemaire. Donc moi, celle qui a dressé cette table, lavé la vaisselle, choisi et payé la nappe — elle est d’ailleurs dans le sac, dans l’entrée, et elle m’a coûté une fortune — je ne suis personne ? Mais la nappe, elle, ferait partie de la famille ?

Un silence stupéfait accueillit ses paroles. Jamais Amandine n’avait osé répondre de la sorte. Bruno se leva enfin.

— Amandine, arrête ça ! souffla-t-il entre ses dents.

Elle ne lui accorda même pas un regard.

— Vous affirmez que je ne suis pas de votre sang, donc que je vous suis étrangère. Très bien. J’ai bien entendu. Et puisque c’est ainsi, laissez-moi aller jusqu’au bout.

Son sourire disparut, ne laissant qu’un calme glacial. Bruno tentait de se fondre dans le décor, devenu spectateur muet de sa propre maison.

— Je suis étrangère, dites-vous ? Personne ? Parfait.

Elle traversa la pièce d’un pas assuré vers l’entrée. Les invités demeuraient figés. Clara Schneider, la « fille de cœur », avait cessé de mâcher, la fourchette suspendue en l’air.

Amandine revint avec un grand sac épais, lourd. À l’intérieur reposait la fameuse nappe en lin véritable, brodée à la main, celle que Corinne Lemaire convoitait depuis des mois dans une boutique chic du centre-ville. Une pièce rare. Trois salaires d’Amandine y étaient passés.

Elle posa le paquet sur la table.

— La voici, votre nappe. Je l’avais achetée pour faire plaisir à une personne que je croyais proche. Mais puisque je ne suis rien pour vous, ce “rien” ne devrait pas vous encombrer.

Corinne Lemaire retrouva sa voix, hérissée comme un chat prêt à griffer.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu fais ?! Comment oses-tu…

Amandine déchira l’emballage d’un geste brusque. Le bruit du papier arraché claqua dans la cuisine. Elle sortit le tissu immaculé, lourd, somptueux.

— J’ose rétablir une forme d’équilibre, répondit-elle calmement. Pour que le prix de vos mots ne reste pas abstrait.

Elle s’approcha de la poubelle près du réfrigérateur. Entre ses doigts, le lin blanc symbolisait tous ses efforts pour être acceptée, pour devenir « des leurs ». Sans hésiter, elle le froissa et le lança dans le bac, par-dessus les épluchures et les emballages graisseux.

— Voilà, conclut-elle d’une voix nette. Une nappe d’étrangère… pour une étrangère.

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