Au loin, un croassement fendit l’air immobile. Ce cri isolé acheva d’apaiser Camille Dumas. Quelque chose, en elle, s’était enfin posé.
Vers quatorze heures trente, elle reprit la route en direction de la ville. L’adresse fournie par le notaire la mena à un immeuble moderne de bureaux. Le cabinet se situait au cinquième étage. Elle monta par l’ascenseur, suivit le couloir tapissé de moquette grise, repéra la plaque à son nom et frappa.
— Entrez, lança une voix grave de l’intérieur.
Elle poussa la porte. Derrière un large bureau encombré de dossiers se trouvait un homme d’une cinquantaine d’années, lunettes fines sur le nez, tempes argentées. Il leva les yeux vers elle.
— Camille Dumas ?
— Oui, c’est moi.
— Thierry Gaillard, répondit-il en se levant pour lui serrer la main. Je vous en prie, installez-vous.
Elle prit place face à lui, sortit soigneusement les documents de son sac et les déposa sur la table.
— J’ai hérité de ma grand-mère. Trois appartements et une maison de campagne. Je voudrais m’assurer que tout soit en règle : formalités, fiscalité… et surtout savoir comment préserver ces biens de toute tentative d’ingérence.
L’avocat parcourut les papiers avec attention.
— Il s’agit d’un testament en bonne et due forme ?
— Oui.
— Dans ce cas, soyez rassurée : un héritage reçu par testament ne fait pas partie des biens communs du couple. Votre époux n’a aucun droit dessus.
Elle inspira plus librement.
— Et si je décidais de vendre l’un des appartements ?
— Le produit de la vente vous appartiendra également. En revanche, si vous versez la somme sur un compte joint ou l’utilisez pour acquérir un bien commun, votre mari pourrait revendiquer une part.
Camille nota chaque mot.
— Que me conseillez-vous pour éviter toute complication ?
— D’abord, veillez à ce que tous les biens soient enregistrés uniquement à votre nom. Ouvrez un compte bancaire personnel, auquel vous seule aurez accès. N’accordez aucune procuration. Et n’associez pas votre mari aux actes de propriété.
— Peut-on empêcher qu’une procuration soit établie en mon nom ?
— Absolument. Vous pouvez déposer chez un notaire une déclaration interdisant toute procuration sans votre présence. C’est une protection efficace contre d’éventuels abus.
La consultation se prolongea près d’une heure. Thierry Gaillard détailla les aspects fiscaux, répondit à ses interrogations les plus précises. Lorsqu’elle quitta le cabinet, le crépuscule commençait à tomber.
Elle ne rentra pas directement. Elle s’arrêta d’abord à sa banque pour ouvrir un compte personnel et y transférer l’intégralité de ses économies. Ensuite, elle passa chez le notaire afin de formaliser l’interdiction de procuration. Chaque démarche la rendait plus solide.
Il faisait nuit lorsqu’elle franchit la porte de l’appartement. Laurent Mercier était installé dans le salon, absorbé par la télévision. Elle traversa la pièce sans un mot. Il éteignit l’écran.
— Camille, tu étais où ?
— À régler les questions liées à l’héritage.
— Quelles questions ?
— Les formalités nécessaires.
Il se leva et s’approcha.
— Et alors ?
— Tout est désormais à mon nom. J’ai ouvert un compte séparé. Et j’ai interdit toute procuration.
Son visage se crispa.
— Pourquoi faire ?
— Pour protéger ce qui m’appartient.
— Me protéger de moi, c’est ça ?
Elle soutint son regard.
— Me protéger de quiconque penserait pouvoir disposer de mes biens sans mon accord.
Il rougit, vexé.
— On est mariés, Camille. Dans un couple, tout se partage.
— Pas un héritage. Celui-ci est le mien.
Il fit quelques pas nerveux.
— Tu as changé… Tu es devenue dure.
— Non. J’ai simplement cessé d’être docile.
Il ne trouva rien à répondre. Il quitta la pièce, la laissant seule. Étrangement, elle ne ressentait ni remords ni inquiétude.
Les jours suivants s’écoulèrent dans un silence tendu. Laurent parlait à peine, passait le plus clair de son temps enfermé dans son bureau ou chez sa mère, Patricia Lemoine. Celle-ci appelait quotidiennement ; Camille laissait son téléphone sonner.
Une semaine plus tard, Laurent rentra avec un grand sac de voyage. Dans la chambre, il commença à rassembler ses affaires. Camille s’arrêta sur le seuil.
— Tu pars ?
— Chez ma mère. Pour un temps.
— Pour un temps… ?
Il continua à plier ses chemises sans répondre.
— Si tu quittes la maison, c’est que tu as fait ton choix, dit-elle calmement.
Il leva les yeux.
— C’est toi qui as choisi. Tu as préféré l’argent.
— Non. J’ai choisi de me respecter.
Il referma son sac, enfila sa veste.
— Peut-être que tu changeras d’avis.
— N’y compte pas.
Il hésita une seconde, puis s’en alla. La porte d’entrée claqua. Le silence qui suivit n’était pas douloureux. Il était léger.
Pour la première fois depuis cinq ans de mariage, Camille se sentit libre. Plus personne pour considérer son héritage comme un pactole à exploiter. Plus personne pour la culpabiliser.
Elle envoya un message à Juliette Roussel : « Laurent est parti. Je respire enfin. »
La réponse arriva aussitôt : « Je suis là pour toi. »
Camille sourit. Ce que lui avait laissé sa grand-mère, Monique Caron, dépassait la valeur matérielle des biens. C’était une base, une indépendance, une possibilité d’exister pleinement.
Un mois plus tard, elle engagea la procédure de divorce. Laurent ne s’y opposa pas. L’appartement conjugal lui appartenait déjà avant leur union ; les biens hérités restaient à elle. La séparation fut prononcée simplement.
Elle s’installa dans le trois-pièces d’un quartier résidentiel. Elle le fit rénover à son goût, choisit des meubles clairs, créa un intérieur chaleureux. Le petit appartement du centre-ville fut mis en location. Le second demeura inoccupé, en réserve. Quant à la maison de campagne, elle entreprit de la restaurer.
Patricia Lemoine tenta encore de la joindre ; Camille ne répondit jamais. Laurent envoya quelques messages sans obtenir de réaction. Elle n’avait plus rien à leur dire.
Elle apprit à savourer la solitude choisie : son travail, ses visites à la campagne, les dîners avec ses amies. Elle ne cherchait pas à reconstruire une relation. Elle découvrait simplement le plaisir d’être en paix.
Un soir, assise sur la véranda de la maison, une tasse de thé entre les mains, elle contempla le jardin. Les pommiers avaient été taillés, la pelouse fraîchement coupée, les allées dégagées. L’ensemble respirait l’ordre et la douceur, comme au temps où Monique Caron veillait encore sur ces lieux.
Camille leva sa tasse dans un geste silencieux.
« Merci pour tout », murmura-t-elle intérieurement.
Le vent fit frissonner les branches, comme une réponse discrète. Elle sourit.
Sa vie avançait désormais autrement : plus simple, plus libre, plus fidèle à elle-même.
