«Je ne vais pas me précipiter pour vendre et distribuer les fonds comme si cela m’était indifférent» — dit-elle en se levant d’un bond, le visage brûlant

Son silence courageux défie cet égoïsme familial odieux.
Histoires

Camille Dumas franchit la porte de l’étude notariale et s’arrêta un instant sur le perron pour respirer profondément. L’air d’automne était vif, chargé d’odeur de feuilles détrempées et de pluie récente. Sous ses pas, le tapis brun et doré bruissait doucement, tandis qu’un ciel bas, uniformément gris, pesait au-dessus de la ville. Elle rejoignit sa voiture en serrant contre elle une chemise cartonnée. À l’intérieur reposaient les attestations officielles de succession : trois appartements situés dans différents quartiers et une maison de campagne en Île-de-France.

Sa grand-mère s’était éteinte six mois plus tôt. La douleur ne s’était pas dissipée. Monique Caron avait été bien plus qu’une aïeule : un refuge, un soutien indéfectible, une présence qui ne jugeait jamais. Lorsque Camille était enfant, elle passait tous ses étés dans la maison de campagne. Là-bas, tout semblait paisible. L’air sentait les pommes mûres et l’herbe fraîchement coupée. Monique lui avait appris à cuisiner, à entretenir un potager, à écouter les récits d’une vie traversée par les épreuves avec dignité.

Ses parents avaient péri dans un accident de voiture alors qu’elle n’avait que huit ans. À partir de ce jour, sa grand-mère avait endossé tous les rôles : mère, père, confidente. Elle l’avait élevée, encouragée dans ses études, épaulée le jour de son mariage avec Laurent Mercier. Et désormais, elle lui léguait tout ce qu’elle possédait.

Camille s’installa au volant, déposa la chemise sur le siège passager et démarra. Durant le trajet jusqu’à leur appartement, ses pensées s’entremêlaient. Trois logements et une maison… Cela ouvrait tant de possibilités. Peut-être pourraient-ils quitter la ville pour s’installer à la campagne ? La propriété était vaste, entourée d’un grand terrain. Elle pourrait y recréer le jardin de son enfance. Ou bien conserver un appartement pour eux et louer les autres ? Un revenu complémentaire ne serait pas superflu.

Elle gara la voiture devant leur immeuble, prit les documents et monta au cinquième étage. La clé tourna dans la serrure. Dès l’entrée, des voix lui parvinrent depuis le salon : celle de Laurent et celle de sa mère, Patricia Lemoine. Camille retira ses bottines, suspendit son manteau et se dirigea vers eux.

Laurent était assis sur le canapé, une tasse de café entre les mains. Patricia, confortablement installée dans un fauteuil, feuilletait des magazines de décoration étalés sur la table basse. Elle montrait certaines pages à son fils avec animation.

— Regarde ces carreaux pour la salle de bains, disait-elle. Couleur claire, faciles d’entretien, et le prix reste raisonnable.

— Maman, on n’a même pas fixé de date pour les travaux, répondit Laurent en haussant les épaules.

— Justement, il faut anticiper. Un chantier, ça ne s’improvise pas.

Camille resta un instant sur le seuil. Laurent leva les yeux et lui adressa un sourire.

— Ah, te voilà ! Alors ?

— C’est réglé, dit-elle en avançant. J’ai récupéré tous les actes.

Patricia referma son magazine.

— Donc tout est officiel ?

— Oui. Les papiers sont en ordre.

Laurent posa sa tasse avec satisfaction.

— Enfin ! Je commençais à croire que l’administration ne finirait jamais.

— Au moins une bonne nouvelle, commenta Patricia avec un hochement de tête.

Camille s’assit près de son mari et sortit les documents qu’elle disposa devant eux.

— Il y a un studio en centre-ville, un deux-pièces en périphérie et un trois-pièces dans un quartier résidentiel au nord. Et la maison de campagne : cent vingt mètres carrés, avec un terrain de mille deux cents mètres carrés.

Laurent se pencha pour examiner les feuilles. Patricia se rapprocha également.

— Le trois-pièces, il se situe précisément où ? demanda-t-elle.

— Près d’une station de métro, au nord.

— C’est un secteur recherché. On pourrait le vendre à bon prix.

Le front de Camille se plissa.

— Je n’ai pas encore envisagé de vendre quoi que ce soit.

— Tu devrais, répliqua Patricia en reposant le document. L’argent est utile à tout le monde. Vous parliez de rénover l’appartement, non ? Il faut bien financer cela.

Laurent acquiesça.

— Maman n’a pas tort. On a encore un crédit, la voiture commence à fatiguer… C’est une occasion inespérée.

Camille s’adossa au dossier du canapé, le cœur serré. La discussion prenait une tournure qui la dérangeait.

— Laurent, c’est l’héritage de ma grand-mère. J’aimerais réfléchir avant de décider.

— Réfléchir à quoi ? intervint Patricia en croisant les bras. Tu ne vas pas habiter dans trois logements à la fois. Autant ne pas laisser des biens inutilisés. Ou bien considères-tu que ton mari ne fait pas partie de ta famille ?

Les mains de Camille se crispèrent. Patricia savait manier les mots pour faire passer l’autre pour égoïste.

— Bien sûr que Laurent est ma famille. Mais cela reste mon héritage. J’ai besoin de temps.

— Du temps ? s’exclama Patricia. Le marché évolue vite. Les prix sont hauts, c’est le moment idéal.

Laurent posa une main sur l’épaule de sa femme.

— On pourrait vendre le studio du centre. Il est petit mais très bien situé. On rembourserait une partie du prêt, on lancerait les travaux… et on pourrait aider un peu maman.

Camille se tourna brusquement vers lui.

— Aider ta mère ? Quel rapport ?

— Elle nous a toujours soutenus, rappela Laurent. Pour le mariage, pour l’apport de l’appartement… C’est normal de lui rendre la pareille.

La jeune femme se leva d’un bond, le visage brûlant.

— Cet argent vient de ma grand-mère. Celle qui m’a élevée après la mort de mes parents. Je ne vais pas me précipiter pour vendre et distribuer les fonds comme si cela m’était indifférent.

Patricia se redressa à son tour.

— Distribuer ? Tu appelles ça distribuer quand il s’agit de la famille de ton mari ?

— J’appelle ça décider à ma place !

Laurent s’interposa.

— On discute simplement.

— Discuter ? Vous avez déjà tout planifié : la vente, le remboursement, les travaux, l’aide à ta mère ! Est-ce que quelqu’un m’a demandé mon avis ?

— Ne dramatise pas, soupira Patricia. Nous voulons seulement t’orienter vers une décision raisonnable.

— Je n’ai pas besoin qu’on décide pour moi, répondit Camille en ramassant les papiers.

Elle quitta le salon et se réfugia dans la chambre, refermant la porte derrière elle. Assise sur le lit, elle sentit ses mains trembler. À peine avait-elle reçu les biens de la personne la plus chère à son cœur que déjà on les considérait comme une caisse commune.

Des voix étouffées continuaient dans le salon. Incapable de distinguer les mots, elle fixa le plafond pendant que la pluie fine frappait la fenêtre.

Au bout de quelques minutes, la porte s’entrouvrit. Laurent entra, s’assit au bord du lit et la regarda avec une inquiétude mêlée d’incompréhension.

— Camille, pourquoi te mets-tu dans un état pareil pour une simple discussion ?

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