«Je choisis ma femme» — dit Frédéric en refermant la porte sur sa mère et sa sœur

Mépris insupportable, une révolte enfin décisive surgit.
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— Je ne me suis jamais engagée comme domestique chez vous, Caroline Guerin ! Vous avez une fille adulte qui vit sous votre toit, qu’elle fasse donc le ménage de votre appartement ! Moi, je suis l’épouse de votre fils. Avec Frédéric Chevalier, nous avons notre propre foyer, notre propre famille. Point final !

— Frédéric, c’est maman. Tu pourrais passer tout de suite ? J’ai un besoin urgent de bocaux en verre.

Au téléphone, la voix de Caroline Guerin ne contenait pas la moindre nuance de demande. Elle n’envisageait ni refus ni discussion. Ce timbre insinuant, dur comme de l’acier sous une couche de miel, Frédéric le détestait depuis l’adolescence.

Il ferma les yeux un instant, pinça l’arête de son nez, tentant de préserver le peu de tranquillité qu’il lui restait après sa longue journée. Ses épaules, à peine détendues quelques minutes plus tôt, se raidirent de nouveau comme si on les avait cuirassées.

— Bonsoir, maman. Il est tard, je viens seulement de rentrer du travail. Quels bocaux ? On peut te les apporter demain… répondit-il d’une voix qu’il s’efforçait de garder neutre, conscient que la moindre inflexion d’agacement serait utilisée contre lui.

Assise en face de lui, un livre ouvert sur les genoux, Manon Sanchez baissa involontairement les yeux. Elle n’entendait pas les paroles de sa belle-mère, mais elle reconnaissait parfaitement ce ton chez son mari. Cela signifiait que la soirée venait de s’achever. Que le rituel commençait : une manipulation lente, épuisante, comparable à une douleur dentaire qui ne laisse aucun répit.

— Des bocaux, voyons ! Ceux qui traînent sur le balcon ! J’ai décidé à l’instant de mettre des cornichons en conserve pour l’hiver. Julie Rousseau est souffrante, elle ne peut pas sortir faire les courses, geignit Caroline Guerin. — La pauvre est clouée au lit, complètement à plat. Ou bien c’est toi qui es trop fatigué ? Tu n’as plus la force d’aider ta propre mère ? Je ne te demande pas de porter des sacs de ciment.

Frédéric se tut. Il fixa un point sur le mur, et Manon vit se creuser une ride profonde sur son front. Il était piégé. S’il refusait, il aurait droit à une demi-heure de reproches sur son ingratitude et son manque de cœur.

S’il acceptait, il devrait s’habiller, traverser la ville pour satisfaire un caprice qui ressemblait fort à une épreuve destinée à tester son obéissance. « Julie Rousseau est malade » — l’argument imparable que Caroline Guerin brandissait chaque fois qu’elle voulait obtenir quelque chose.

Julie Rousseau, trente ans, robuste comme un cheval, se trouvait mystérieusement « indisposée » dès qu’il était question de travail, de ménage ou d’aller au supermarché.

Manon devina que son mari allait tenter de protester, mais elle savait d’avance que ce serait inutile. Il était plus simple de consacrer trente minutes à régler la situation que d’assister à la scène téléphonique, puis de le voir s’affaisser, vidé de toute énergie. Elle referma son livre avec décision et se leva.

— J’y vais, moi, dit-elle doucement, assez fort pour qu’il l’entende.

Frédéric tourna vers elle un regard mêlé de reconnaissance et de honte. Il couvrit le combiné de sa main.

— Manon, ce n’est pas la peine. Je vais y aller…

— Reste tranquille, coupa-t-elle. J’irai plus vite.

Elle s’approcha, prit le téléphone et le porta à son oreille. Sa voix se fit d’une politesse presque excessive, sucrée à l’extrême.

— Bonsoir, Caroline Guerin. Frédéric est exténué. Je rassemble les bocaux et je vous les apporte dans une demi-heure.

Un silence surpris s’installa à l’autre bout du fil. La belle-mère ne s’attendait manifestement pas à ce retournement. Son jeu était conçu pour son fils, pas pour sa belle-fille.

— Oh… Manon… Très bien, apporte-les si tu veux, finit-elle par concéder, sans masquer sa déception.

Sur le balcon, un carton débordait de grands bocaux de trois litres, couverts de poussière. Vestiges d’un passé dont personne ne parvenait à se défaire. Manon souleva la caisse avec dégoût. Les verres s’entrechoquèrent sourdement. Elle transportait ce poids comme on porterait le symbole des obligations de son mari — lourdes, creuses, absurdes, et pourtant impossibles à abandonner.

L’immeuble de Caroline Guerin l’accueillit avec son odeur familière de meubles anciens et d’humidité, mêlée à l’acidité persistante qui s’échappait de la cuisine. L’unique ampoule du palier diffusait une lumière blafarde qui rendait les murs défraîchis encore plus oppressants. Manon sonna.

Des pas traînants approchèrent. Dès que la porte s’ouvrit et qu’elle franchit le seuil, elle comprit qu’un décor soigneusement préparé l’attendait.

La scène était si prévisible qu’elle ne ressentit même plus de surprise, seulement une irritation ancienne et sourde. Dans le salon baigné par la lueur bleutée d’un talk-show braillard diffusé sur un immense téléviseur, Julie Rousseau était affalée dans un fauteuil, le corps répandu comme une pâte molle.

La prétendue malade, censée être alitée, faisait défiler distraitement l’écran de son téléphone, dont la lumière froide éclairait son visage d’une pâleur artificielle. À côté d’elle, la petite table basse semblait soigneusement disposée, comme un élément de plus dans cette mise en scène.

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