Laurent eut un petit rire sec, presque méprisant.
— Notre entreprise ? De quoi parles-tu ? Tu es une enseignante à la retraite, Claire. Quelle entreprise, franchement ?
— J’y ai investi de l’argent moi aussi. J’ai conservé les reçus.
Un silence, puis sa voix vibra légèrement.
— Des reçus ? Allons… c’étaient des cadeaux.
— Nous éclaircirons cela devant le juge, répondit-elle d’un ton soudain ferme avant de mettre fin à l’appel.
Son cœur battait à tout rompre. Jamais, en trente-deux ans, elle ne lui avait parlé ainsi. Elle s’était toujours effacée, avait cédé, arrondi les angles. Trente-deux années à plier. Et là…
— Je l’ai vraiment fait ? murmura-t-elle.
Un sourire timide étira ses lèvres, le premier depuis des jours.
Les semaines suivantes passèrent dans une sorte de brouillard tendu. Claire rassembla méthodiquement chaque document, consulta Nathalie Girard, apprit à manier un vocabulaire juridique qui lui était étranger. À l’université, elle posa des congés : impossible de préparer ses cours avec l’esprit envahi par les dates, les chiffres et les souvenirs.
— Claire, tu as maigri, remarqua un matin sa collègue Camille Roux en la voyant trier des dossiers dans le bureau partagé. Tu devrais au moins déjeuner.
— Je n’ai pas une minute, répondit-elle en classant des factures. Il faut que tout soit en ordre.
Camille baissa la voix.
— Et… Laurent ? Il ne te menace pas ?
Claire esquissa une grimace.
— Pour l’instant, seulement au téléphone. Il répète que je dois “reprendre mes esprits”. Comme si j’avais perdu la raison.
Le soir même, son fils l’appela.
— Maman, il m’épuise, avoua Maxime d’une voix lasse. Il me téléphone tous les jours pour que je te fasse changer d’avis.
— Et que lui réponds-tu ?
— Que c’est votre histoire, pas la mienne. Ça le met hors de lui.
Claire soupira. Maxime avait toujours tenté de rester en dehors de leurs tensions. Peut-être était-ce plus sain ainsi.
— Et toi, comment tu tiens ? demanda-t-il plus doucement.
Elle hésita, puis confia :
— J’ai retrouvé de vieilles photos. Tu te souviens quand on construisait la maison ? Tu étais tout petit.
— Bien sûr ! Je portais des briques ! s’exclama-t-il en riant. Et papa donnait des ordres.
— Oui… Et c’est moi qui finançais les matériaux.
— Comment ça ?
— Mon salaire d’enseignante passait intégralement dans le chantier. J’ai gardé tous les justificatifs.
Un silence incrédule.
— Lui prétend que tout vient de lui…
Un bip signala un nouvel appel entrant. Laurent. Claire rejeta l’appel d’un geste sec.
— Encore lui. C’est quotidien, maintenant.
— Ne décroche pas.
— Je ne décroche plus. Mais il se présente chez moi.
La veille, justement, il était apparu sans prévenir. Debout sur le seuil, avec ce regard autoritaire qui autrefois suffisait à la faire taire. Autrefois, oui. Plus maintenant.
— Rends-moi ces reçus, avait-il exigé.
— Non.
— Tu joues avec le feu.
— C’est toi qui joues, Laurent. Avec moi. Depuis trente-deux ans.
Il avait claqué la porte si violemment qu’un éclat de plâtre s’était détaché du mur.
Et ce jour-là, une autre visite l’attendait.
Une jeune femme élégante, impeccablement maquillée, se tenait devant elle, le menton relevé.
— Élise Breton, se présenta-t-elle sans détour. Nous devons parler.
— À quel sujet ? demanda Claire en croisant les bras.
— De Laurent. Il souffre. Vous allez divorcer de toute façon, alors pourquoi tout ce… spectacle ?
— Quel spectacle ?
— Ces exigences. La maison. L’argent.
— Mon argent, rectifia Claire calmement.
Élise leva les yeux au ciel.
— Enfin, quel argent ? C’est Laurent qui a fait prospérer ses affaires, et vous…
— Et moi ?
La jeune femme hésita.
— Vous étiez… à la maison.
— J’enseigne à l’université depuis trente ans.
— Peu importe ! lança Élise avec impatience. Laurent et moi nous aimons. Vous devriez…
— Quel âge avez-vous, Élise ?
— Vingt-sept ans, répondit-elle avec défi.
Claire la contempla un instant.
— À vingt-sept ans, moi aussi je croyais que tout était simple.
Un silence pesa.
— Dites à Laurent que je l’attendrai au tribunal.
Après son départ, Claire resta longtemps devant le miroir. Les rides fines, quelques mèches grisonnantes… Non, elle n’était pas la rivale de cette jeunesse éclatante. Mais ce n’était pas une question de concurrence.
— Je ne me bats pas pour retenir le temps, murmura-t-elle à son reflet. Je me bats pour ce qui m’est dû.
En début de soirée, Nathalie Girard l’appela.
— Les dossiers sont prêts, Claire. Nous déposons la requête demain.
— Déjà ?
— Pourquoi attendre ? Notre position est solide. D’ailleurs, votre mari a tenté de me joindre.
— Pour quoi faire ?
— M’intimider, sans doute, répondit l’avocate avec un léger rire. Mauvais calcul. Êtes-vous prête pour l’audience ?
Claire inspira profondément.
— Non. Mais je n’ai plus le choix.
